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 Le Journal du Comte

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MessageSujet: Le Journal du Comte   Sam 21 Nov - 13:33


Journal de Valran Mooray,
6e jour du 11e mois, an 35


C’est avec une certaine appréhension que j’endosse mon costume de Comte, aujourd’hui. Désormais, ce n’est plus simplement la défroque dévolue à mes missions, mais il s’agit corps et âme du rôle que je me dois d’endosser. Pour l’Eventail, pour moi-même, et pour Gilnéas.
Après tout, il ne sera pas complexe de jouir de cette vie en toute impunité. Le comte des Barren Lands a du temps, de l’argent, et des loisirs faciles à contenter. Pour la première fois de ma vie, je dispose à profusion de choses auxquelles je n’aurais jamais cru pouvoir aspirer un jour.
Et pourtant, je n’en conçois aucun assouvissement.

Me hante le souvenir de ces roches déchiquetées, battues par les embruns. A quelques ares de là, les blocs carrés de ce qui fut autrefois le Mur émergent de la mer anthracite et bouillonnante.
Quelques arpents de terre rocailleuse, parcourue de bruyère et d’herbes grises, que nous avons traversés avec Astuce, concentrés sur le plan cadastré qui accompagnait l’acte de propriété de l’ancien comte.
Elle s’est arrêtée, et a tapé du pied sur une grosse pierre à moitié enfoui sous des genévriers.

- C’est là que ça se termine.

On s’est retournés sur mon domaine. Une langue de terre aride, plus longue que large, en bord de plage. Un sentier autrefois pavé s’arrête à la limite des flots. La destruction du Mur a totalement enseveli le domaine de Barren Lands sous l’eau.
Ce n’était pas ma terre, mais je me souvenais néanmoins avec nostalgie des champs argentés sous la lune, caressés par le vent du large, et de ce manoir perdu dans un bois de résineux. L’été, on venait y paresser au soleil quelque après-midi pendant mon enfance. Mais les jumelles en étaient parties trop tôt pour que les souvenirs s’installent.
Astuce inspecta mon air méditatif et me secoua l’épaule sans méchanceté. Son sourire d’elfe plissa ses yeux et courba ses oreilles vers l’arrière.

- Bon d’accord, c’est pas Arathor, mais quand même tu devrais être content. Ta fortune a décuplé en deux jours.
- Pour qu’elle se multiplie, faudrait déjà qu’elle existe.


Elle m’ébouriffa les cheveux d’une main.

- Allez, Monsieur le Crachoteur. Tu as acquis la liberté, un titre de noblesse pour pas un rond, et la thune qui va avec. Tu as vengé ta famille et rétabli la justice pour tes proches. Et en plus de ça, te voilà, jeune célibataire sémillant, prêt à conquérir Hurlevent et ses charmes. Tu n’as jamais été aussi haut, et pourtant tu sourcilles comme un druide tauren dans une maison close. Qu’est-ce qui cloche ?

Je fus frappé par sa synthèse, et en même temps, impossible d’expliquer ce sentiment de vague à l’âme, d’abandon, alors que ce qui fut la prospère Gilnéas étend sa silhouette dans les brumes vespérales.
Je soupirais et secouais la tête.

- Mais quel gâchis.

Elle m’observa à la dérobée, agacée.

- Tu étais bien plus drôle quand je t’ai rencontré dans les geôles, siffla-t-elle avant de rejoindre la plage à grandes enjambées.
Je la suivis en traînant ostensiblement.

Oui, le pire était derrière moi, ou du moins j’avais toutes raisons de le croire, et pourtant je n’étais pas heureux, ni même soulagé.
Etait-ce la découverte de la noirceur de ce monde ? Ou bien de la mienne propre, qui avait explosé entre l’épreuve de la Malédiction pourtant librement subie, et la guerre civile, et les batailles, et l’esclavage, et les missions au but noble mais aux moyens rebutants ? Il me semblait que je n’avais jamais été propre, ni en paix avec moi-même.
Il me semblait que si on me laissait là, sur cette plage austère avec une barque et quelques outils, je serais bien davantage heureux qu’avec ce titre et cette fortune sur les bras.

Astuce fixait l’horizon, les bras croisés dans le dos. Elle semblait impassible, mais ses oreilles pliées et ses épaules légèrement voûtées exprimaient son désarroi.

- Tu regrettes, hein ? me souffla-t-elle lorsque je fus à sa hauteur.

Que répondre à cela ? Je n’avais aucune idée de ce qu’était cette langueur qui m’enveloppait, et si elle allait trouver fin un jour.

- Je ne sais pas. C’est stupide, un regret. Et je n’ai pas pour habitude de trahir mes promesses.

Elle tiqua, et me regarda, soudain sérieuse.

- Tu peux encore dire non, hein. Moi j’ai pas pour habitude de forcer les gens. Si c’est pas cette vie que tu veux, je peux trouver quelqu’un d’autre.
- Qui ?


Elle haussa les épaules.

- Je sais pas… qu’importe. Mais je trouverais jamais quelqu’un qui a ta prestance, tes valeurs, ton érudition. Quelqu’un de dévoué à notre cause. Et surtout, je trouverais jamais quelqu’un pour faire ce boulot en qui j’aie davantage confiance qu’en toi.

Elle me dévisagea sans ciller, cherchant dans mes yeux la réponse à son allusion. Un fantôme se glissa entre nous, un fantôme worgen à la fourrure brun sombre.
Je cherchais des yeux la chaîne d’or, et la trouvais suspendue à son cou, cachée sous le bord rude de l’armure de cuir. D’un doigt, je soulevais les précieux maillons pour exhumer le bijou, une chevalière d’homme de style gilnéen qu’elle gardait toujours contre sa peau. Tête basse, elle me laissa faire. J'osais risquer :

- Pourtant, tu l’aimes toujours. Oh, je sais, tu as une autre vie aujourd’hui, pleine et importante. Mais parfois, je me demande si dans cette cave, tu n’aurais pas préféré mourir plutôt que lui. Sous mes coups.

Elle se dégagea et rangea posément le secret dans sa tunique. Son ton railleur revint, tandis qu’elle forçait son visage à se recomposer.

- C’est bien pour ça que je te rends la pareille, Crachoteur. Tu m’as sauvé la vie, et je te l’ai rendu. Alors aujourd’hui, tu vas prendre ton coffre, galoper jusqu’à la cité et te vautrer dans le stupre jusqu’à nouvel ordre. Compris ? Et je t’interdis d’être sobre tant que je n’ai pas besoin de toi. Exécution !
- A vos ordres, chef !


C’est le cœur plus léger que nous quittâmes enfin les lieux.
Je ne pouvais rien pour Gilnéas, à cette heure. Ni pour tous ceux qui ont perdu la vie pour elle.
Mais j’ai d’autres objectifs.


Dernière édition par Astuce le Sam 21 Nov - 13:51, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Sam 21 Nov - 13:35

7e jour du 11e mois, an 35
(HRP : rencontre de Phillis, Lhynne présentée comme Clémentine, et Emnir le nain pugiliste)

Finalement, ce n’était pas si terrible.
J’ai arpenté Hurlevent, bien caché sous le sourire débonnaire du Comte. Je suis entré dans une taverne, j’ai payé un verre à une fille, qui s’est révélée du genre papouille-minette quand son ancienne amante au chapeau large a passé la porte. Elles se sont crêpé le chignon comme des lutteuses orques pour la couche du chamane, et puis je ne sais trop comment, on s’est retrouvés à jouer aux dés sur le port, avec un nain accoutré d’une multitude de bandes de cuir qui devaient bien constituer un semblant de costume, et quelques bouteilles de rhum.

Une partie émaillée de gages comme de bien entendu de plus en plus bizarres, et qui tendait à des coquineries comme il est d’usage, sauf que les deux en question m’ont fait de la peine. Enfin, ont fait de la peine au Comte qui a donc œuvré pour les réconcilier et s’est retrouvé comme un con, en manches de chemise, à boire à une bouteille presque vide sur les quais à deux heures du matin.

Pour ma part, je pense que leurs manœuvres avaient un but caché et que souscrire à leurs avances aurait été un moyen efficace de me retrouver comme un con en lambeaux de chemises avec les poches vides sous les quais à quatre heures du matin.

Je suis peut-être le Comte, mais ce bon vieux Valran, serviteur des Mantebrume, messager des rebelles et bizut du FLG… il en a vu d’autres.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Sam 21 Nov - 13:37

8e jour du 11e mois, an 35

Ce soir, je vis ma première réunion d’érudits du coin. Les Editions Nénuphar ont organisé une rencontre d’auteurs autour de leur nouvel essai sur la Lumière. Je me suis procuré le bouquin pour le potasser toute la journée, heureux de n’avoir que mon loisir préféré à accomplir : lire au soleil.

Je dois dire qu’autant de réflexions sur la nature de la Lumière m’ont poussé à réfléchir, en contrepoint, à l’importance de l’Ombre dans ma vie… Né sur une terre sombre, que certains disent maudite, élevé sur une autre terre qui a bu le sang et subi d’autres malédictions, encore maudit une fois par le sort, et cette noirceur en moi qui ne veut pas me quitter… Parfois je me demande si le fiel de ma famille n’a pas déteint sur moi, et par là, je parle de la famille dont je tiens le sang, et non pas celle qui m’a élevé. Car il est évident à relire ce que j’ai pu trouver des archives, des registres et des maigres journaux de l’époque que je ne suis pas le fils biologique de Mileva Mooray et Arren Mooray. Et il est évident que la famille qui employait mes parents avait une certaine activité dans la protection des humains contre les malédictions diverses, celle du Bois de la Pénombre comme celle du Bois Noir de Gilnéas. J’ai probablement échappé à une purge, ou été le dernier survivant d’une famille. Aucune idée, il ne reste plus personne qui connaisse la vérité aujourd’hui et qui soit en mesure de me la donner. Tobias est le dernier, et il m’a toujours considéré comme un petit neveu à guider bien davantage que comme un serviteur. Il m’a pourtant juré ses grands dieux qu’il ne savait rien, et je veux le croire. Il a d’autres loups à fouetter aujourd’hui.

J’ai lentement dérivé en esprit sur les implications entre l’existence des puits de lune, de la magie d’Elune en des points de la carte où sourd également ma Malédiction, et sur les intrications complexes entre Goldrinn, un esprit à la base sauvage et pur, et les corruptions diverses qui en ont découlé pour amener les worgens à être les brutes cruelles que l’on connaît aujourd’hui. Arugal et les Plaie-de-nuit, la Faux, l’ombre et la lumière, toujours… et cette ombre au fond de moi qui gît, et qui ouvre l’œil pour m’affubler de désirs inavouables, de pulsions ravageuses et d’une soif de connaissances au-delà du raisonnable.

Celle-là, je pensais que c’était dû à la Malédiction, avant de me souvenir qu’elle datait de bien avant ça… de mon enfance… depuis toujours.

C’est englué dans ces souvenirs que je rencontrais Flavia Di Attia, qui m’aborda de la plus simple des manières en s’asseyant sur mon banc. Discutant de mes lectures, je découvris un esprit critique, froid et clairvoyant, mais aussi empreint de tristesse et d’une certaine fierté mal placée. Elle était plaisante, Flavia, à l’œil et à l’esprit, et nous discourûmes en traversant Hurlevent comme deux vieux amis pérorant sur le même sujet depuis vingt ans, abordant des sujets plus intimes relatifs à nos familles avant que l’heure ne soit passée.

Elle m’a dit beaucoup sur elle, sa famille, les clans qui la composent, leur richesse et son métier de négociante. Son frère, qui a beaucoup subi de la guerre mais à force de volonté est presque revenu d’entre les morts. Dans son discours, tous les moyens sont bons pour éviter la mort, et elle ne cache ni ses faiblesses, ni son mépris pour ceux qui ne suivent pas la même voie qu’elle.

Plaisante et dérangeante, oui. Je n’ai pas su cerner de prime abord sa personnalité, et je crois qu’aujourd’hui encore je n’en ai pas fait le tour.

Bref, nous nous quittâmes sur quelques belles paroles, et grâce aux moyens de la guilde, j’entamais mon voyage à travers un portail pour rejoindre Hyjal et la soirée des Editions Nénuphar où j’avais la ferme intention de briller un peu.
Cela ne fut guère complexe, car les débats furent animés, bien que toujours par le même genre de personne. La thèse que j’avais brillamment soutenue face à Flavia porta ses fruits, et c’est avec un rien de complicité que j’échangeais quelques amabilités avec la directrice des éditions. Voilà un endroit où j’irais me vautrer avec plaisir.

Ma thèse sous-jacente, dont j’avais également discuté avec Flavia, possède un lien direct avec mes sombres réflexions de l’après-midi : à savoir, le lien subtil entre vice et vertu.

Depuis mon enfance, étant toujours un observateur davantage qu’un acteur, j’ai eu l’occasion de détailler les physionomies, les postures, les intonations, et de me faire une idée précise de différents types de caractères. Par jeu, je me suis souvent amusé à cerner les gens sans même leur parler, et à guetter des preuves de l’image que je m’étais faite de la personne. C’est ce qui m’a appris que la nature humaine est des plus changeante et surprenante, car parfois les gens se révélaient convenus et prédictibles, et parfois leurs réactions modifiaient du tout au tout le paradigme de base que j’avais érigé pour eux.

Ce jeu, qui a parfois mené à des expériences sociales dont je ne suis pas toujours fier, est devenu l’une des raisons de ma mission à Hurlevent : devenir les yeux et les oreilles de ma bienfaitrice.

Ce jeu est aussi dangereux, lorsqu’il mène à de la manipulation éhontée, ce dont j’essaie de me défier : mais lorsque j’analyse mes approches séductrices, je me rends compte que je m’en sers, même inconsciemment. Parfois même, une parole m’échappe et je me sens comme un étourdi, et pourtant… au final, ce qui m’échappe me sert. Sert mon personnage, et le rend vrai.
Je me demande si je ne deviens pas un peu fou.

Toujours est-il que ce soir-là, en parlant de la Lumière et de ses multiples vertus, j’ai pu observer les plus belles manifestations des vices suivants : envie, colère, jalousie, peur, fanatisme, xénophobie, moqueries, concupiscence et incrédulité.
Sont-ce tous des vices ? Leur expression en était mauvaise en tout cas.

Lors de la conférence, très concentré, j’ai d’un coup entendu une voix gouailleuse chuchoter à mon oreille quelques paroles pleines d’ironie et de bon sens. Et j’ai découvert en tournant la tête une perle des peuplades du sud, une mage au sourire charmant, au teint brun chaud, et qui de plus possédait un humour mordant dont elle nous a abreuvé durant tout le débat.

Arundhati, la première femme que je rencontre dans cette cité et qui m’évoque autre chose que l’envie furtive d’une étreinte sans lendemain. Bon, d’accord, je ne dirais pas que je n’y ai pas pensé. Mais cette femme possédait une classe, un charme discret qui l’a placée directement dans la catégorie des « dames », celles que le Comte sait aborder, mais pas Valran Mooray.

J’ai donc joué totalement mon jeu de dandy, testant ma civilité toute policée et toute neuve, et j’ai raccompagné la dame à Hurlevent, à moins que ce ne soit elle qui m’ait permis d’y revenir grâce à un portail…
Anyway, nous croisons alors Flavia, et s’ensuit une discussion sur la Lumière qui me laisse pantois. Une femme à chaque bras, alors que nous allons finir la soirée par une boisson chez les nains, je sens un grand sourire non feint étirer mes traits. Elles sont brillantes, toutes les deux, on sent chez elle ce vernis de morgue et d’assurance qui émane des vrais nobles, et des vraies érudites, et que je ne possède qu’imparfaitement. Vaincu, je les laisse épuiser le sujet, puis se découvrir l’une l’autre, et alors que nous sortons, je raccompagne Arundhati puisque Flavia commence à peine sa soirée.
Misère, je ne pensais pas que ce serait le cas pour moi aussi.

Rieuse, Arundhati m’asticote, sur ma nature et le fait que je me retienne. Fadaises de gosses, ça, sauf que mon sang ne fait qu’un tour et que mes sentiments s’expriment sans que je n’aie réussi à me contrôler.
Je l’ai saisie et embrassée, là, sur ce pont en plein vent.
Et je me suis pris une belle rebuffade.

Comme quoi, il faut toujours se méfier des femmes qui vous provoquent.

Comme si cela ne suffisait pas, Flavia choisit ce moment pour se balader de l’autre côté des canaux. Elle nous aperçoit et nous rejoint, pour se moquer de moi, j’en suis intimement persuadé. Ou peut-être s’ennuyait-elle trop.
Enfin, je me retrouve avec deux femmes sardoniques, sur ce pont, à trois heures du matin, mon honneur en lambeaux. Là-dessus survient ce gnome, cet excellent Allifeur Tournepignon, et alors une idée folle, insensé et stupide me vient face à sa grandiloquence.

Sautant sur la margelle large et basse du pont, je me lance dans un discours en plusieurs étapes, sans aucune peur du ridicule ni de l’autoapitoiement, et je décris cette journée trop longue et les différents stades par lesquels je suis passé. Ce devait être comique, car elles rirent beaucoup. Ce devait être pitoyable, ridicule, et parfois dérangeant. Je finis en me jetant à l’eau, ce qui eut le mérite de me dégriser et de forcer un peu leur compassion féminine.

Je finis je ne sais comment par me retrouver seul avec Flavia, qui me rudoya quelque peu pour m’être comporté de la sorte, puis me provoqua de la même manière que l’avait fait Arundhati. Je ne savais plus comment réagir. Maudites femelles ! Elles savent exactement comment me manipuler. Le worgen en moi m’a rendu impulsif, un vrai dilemme avec la fierté piquée de l’humain qui vient de se faire jeter et n’a pas envie de renouveler l’expérience dans la même nuit.
Mais ceci dit, elle s’accommoda fort bien de ma personne.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Sam 21 Nov - 13:38

11e jour du 11e mois, an 35

Cette soirée fut marquée par de nombreuses rencontres, pas toutes agréables. Car si je retrouvais la petite Flocoline dont Astuce m’avait tant parlé, victime des malversations d’Igorof et championne du manque de tact, et si je rencontrais également Ulfhir, un prêtre nain débonnaire, juste et généreux, je retrouvais également les protagonistes d’une ancienne histoire à Dalaran, qui m’avait vu sous le personnage du Comte, en mission au Kirin Tor.

Elianor n’était alors qu’une simple étudiante en arts, et Igorof caché sous les traits d’un négociant opulent et crapuleux. Il avait tenté d’abuser d’elle en lui faisant miroiter une robe aux propriétés magiques qui en réalité n’existait pas.
Le Comte avait débrouillé la situation et démasqué le menteur, qui s’était paré sous des airs offusqués et avait quitté la scène sous mes applaudissements moqueurs. Ce n’est que bien plus tard dans la soirée, alors que je rencontrais Flocoline pour la première fois, que je compris que j’avais laissé filer cette ordure d’Igorof.

Bref, ce soir-là, en compagnie de la même Flocoline, je sens soudain un parfum qui m’interpelle. Cette dame trop bien vêtue avait la même odeur que l’étudiante en arts, et dieu sait que j’aime humer l’odeur des jolies femmes avec qui j’ai eu l’occasion de boire un coup.
C’était Elianor.

Après s’être dépatouillée avec grâce des politesses, car elle n’avait guère l’air heureux de nous voir, nous sommes allés boire une chope qu’elle n’a pas refusé, par pur civisme, j’en suis sûr. Ou pour ne pas éveiller notre attention sur d’autres détails.
Et c’est là qu’il est entré.

Mon nez m’en a informé en premier, car l’homme n’avait pas son allure du début. Igorof, l’escroc, l’ordure, qui buvait un coup tranquillement assis derrière moi.

Je l’ai intimidé proprement, pour lui faire comprendre le message que m’avait légué Astuce, assez sûre d’elle quand elle pensait qu’il s’aplatirait d’office. Au lieu de cela, l’impudent a commencé à insulter ma nature de worgen. A la niche, disait-il, ou sale cabot, ce genre de quolibet dégradant qui me fait bondir.

Je n’ai pas réussi à me contrôler. Enfin, pas complètement. Il refusait de m’écouter, suppliait pour sa vie quand j’allais le frapper et recommençait à m’insulter dès que je le lâchais. J’ai fini par le coincer contre le mur de la taverne et par me transformer.

Bien sûr, ça a attiré de la foule. Elianor et Ulfhir ont vu ça. Je me suis senti honteux de moi-même, honteux d’avoir perdu le contrôle. J’ai fait cracher à l’ordure des excuses et la promesse de rembourser ses dettes, luttant à chaque instant pour ne pas écraser sa glotte entre mes mains, ou briser son crâne contre le mur. La lutte était trop, je me suis enfui après ça. L’ordure n’a pas cessé ses insultes.

Ulfhir et Elianor m’ont impressionné. Ils n’ont pas hésité à me chercher, pour m’aider. Bien sûr, il y avait cette différence dans leur regard, dans leur attitude. Mais j’ai pu revenir à ma forme humaine, et rentrer me coucher relativement apaisé, ce qui n’était pas le cas de mes vêtements en lambeaux.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Sam 21 Nov - 13:39

12e jour du 11e mois, an 35

J’ai retrouvé Flavia, ce soir. Sur fond de débats pseudo philosophiques, de débats sur la nature humaine et de railleries un peu hautaines, elle me présenta sa dame de compagnie, en réalité une ancienne esclave, et décida de m’emmener visiter le chantier de la maison qu’elle se faisait construire, à l’extérieur d’Hurlevent.

Un palace. Des fresques, de l’art, des belles pierres et du beau bois, des matières nobles partout, et des thermes immenses. Je me suis senti comme un domestique entrepris par sa maîtresse. Elle me répondit en riant qu’elle n’avait jamais couché avec son jardinier. J’ai souri en pensant à mes réelles origines : elle n’en était pas si loin, finalement. Evidemment, il s’ensuivit une discussion intime où je lui racontais en partie ce que j’avais vécu dans les geôles des esclavagistes, de façon plutôt romancée. Pas la peine qu’elle apprenne l’importance du réseau démantelé ni la façon dont nous sommes réellement sortis d’ici.

On a parlé esclavagisme, contrôle de l’autre, pouvoir sur l’autre. Je sentais qu’elle voulait en venir à quelque chose sur ce plan, puisque c’était déjà son leitmotiv de notre premier soir.

Je le compris alors que je lui donnais ce qu’elle voulait, et cela m’incita à la plus grande réflexion jamais menée sur l’entièreté de ma vie : l’existence de cette part sombre en moi que je repousse résolument mais qui revient sans cesse à la surface, comme un mauvais morceau dans un bouillon visqueux. Toujours. Les gens m’en parlent. Les circonstances m’obligent à y penser, à le revivre. Né d’une terre maudite, maudit par le sang, maudit par la guerre, trois fois maudit.
Je devrais me réjouir d’une telle nuit, mais cette constatation, ainsi que celle de Flavia à la fois si forte et si démunie, achevèrent de me jeter dans un vague à l’âme qui perdura toute la journée du lendemain.

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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Sam 21 Nov - 13:40

13e jour du 11e mois, an 35

C’est dans cet état d’esprit que je repris mes fusains et arpentais la cité, à la recherche de croquis à effectuer qui s’accordent avec mon mal-être. Je trouvais ma solution sur la place de la Prison, assis au bord du canal, contemplant les poutres tordues et noircies émergeant des ruines du quartier du Parc, brûlé par Aile-de-Mort lors de son passage sur Hurlevent et depuis jamais reconstruit. Quelque part, les ruines me rappelaient Gilnéas.

Absorbé par cette œuvre morbide, je n’entendis pas s’approcher l’elfe, qui me fit sursauter. Un elfe à plumes, comme bien souvent. Pas du genre Astuce, non, plutôt un authentique.

Pourtant son discours me laissa pantois, et dura un long moment alors que nous parlions des puits de lune, de la force d’Elune et des Anciens Gardiens, ainsi que de considérations philosophiques sur le sens de la vie qui appelèrent un écho en moi. En effet, Enilör me fit réaliser qu’aujourd’hui, je n’avais aucun but défini. Bien sûr, mener ma mission à bien. Mais pourquoi ? Que faire de ma vie ? Vers quoi s’achemine mon avenir, et comment le construire ?

Je réalisais incidemment que j’avais tant souhaité mourir au moment de la chute de Gilnéas, que je n’avais rien imaginé derrière. Je vivais comme en sursis, prenant au jour le jour ce qui me venait, au mois le mois l’objectif de mes missions, mais jamais je ne me suis projeté dans l’avenir. Je n’avais que trente-deux ans, pourtant…

Fort de cette révélation qui faisait couler une sève neuve en moi, je payais un coup à boire à l’elfe, qui voulut bien souffrir la foule pour partager mon offrande. Pour un Cénarien, ce druide n’avait rien d’un bêcheur ni d’un fanatique. Je le jugeais assez différent des autres. Il me plut beaucoup. Lui et Astuce s’entendraient sûrement très bien.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Sam 21 Nov - 13:42

15e jour du 11e mois, an 35

Rislon, l’afficionado numéro un d’Astuce, est quelqu’un d’admirable.

Il a intégré la société d’Hurlevent de telle façon qu’il passe aussi bien son temps avec les grands qu’avec les petits de ce monde. Il a vécu d’innombrables aventures au sein de cette société, et a fini par être connu de tous, ce qui souvent ouvre des portes aux autres membres de la guilde par simple contagion sociale.

D’ailleurs, c’est en toute innocence qu’il est venu me proposer de le remplacer au pied levé pour un évènement de la vie mondaine des maisons gilnéennes implantées sur Hurlevent : les fiançailles de Lady Ephélie Margaret de Gresbeauval et du Chevalier Lowell Drason.

J’avais effectué mes recherches sur lesdites maisons depuis un certain temps déjà. Ce qui est légitime, puisque le Comte serait sensé évoluer dans cette sphère comme un poisson dans l’eau.

J’ai été impressionné par le nombre de maisons apparemment nobles et riches qui influaient sur la politique locale. A croire que seuls les nobles avaient pu se tirer de cette nasse grouillante qu’était devenue Gilnéas. Enfin, il est vrai que nombre d’entre eux avaient les moyens de le faire. Malgré cela, tous décomptent nombre de morts dans leur entourage, et je ne crois pas qu’une seule famille ait pu y réchapper en demeurant entière.

Je soupçonne aussi nombre d’entre eux d’avoir trouvé le moyen de s’enrichir par des procédés semblables aux miens.
Peu importe, j’appréhendais de diverses façons l’idée de me trouver parmi eux. Je redoutais leurs regards, leurs attaques sournoises, tant j’avais vu de gens de cette classe sociale s’entredéchirer à coups de complots dans l’ombre et d’insultes polies. J’y avais vu de l’hypocrisie, de la morgue, une assurance indéfectible confinant souvent à la mauvaise foi. Je voulais m’empêcher de généraliser mais il me semble que tous ceux qui ont été un tant soit peu en contact avec une forme de pouvoir, que ce soit par la richesse ou le titre, se corrompent doucement et deviennent incapables d’écouter les autres, incapables de compassion ou d’une simple jovialité sans arrière-pensée.

Fort de ces a priori, j’avais essayé de constituer le personnage du Comte de manière différente. D’en faire un dandy dilettante un rien excentrique, qui cherche à combattre l’ennui d’une vie sans but en s’adonnant à toutes sortes de hobbies et de plaisirs. Se vautrer dans la fange ne me poserait pas de problème, puisque c’était là où j’avais passé la majeure partie de ma vie.

Cela me permettait de conserver un caractère débonnaire, tout en affichant mon langage fleuri et ma richesse. Et cela ne me sera d’aucun secours face à des lions de « ma » caste.

L’offre de Rislon était doublement précieuse, puisqu’elle me permettait une entrée dans ce monde avec un rôle à part. Je pouvais simplement prétendre couvrir l’évènement pour la Gazette à la place de Rislon… et retrouver mon poste d’observateur habituel.



Le domaine de Thorntalons, situé au sud-ouest d’Hurlevent, m’accorda un instant l’impression de rentrer à Gilnéas. Les armoiries du seigneur étaient bien présentes, mais celles de mon pays aussi, et tout en ce lieu m’apparut pensé avec une efficacité gilnéenne.

Une foule bariolée de personnes, de chevaux et de véhicules encombrait la grande porte, et je me plaçais à quelque distance de l’entrée pour observer les présentations des nouveaux venus me précédant. Deux couples accueillaient les arrivants, celui des jeunes fiancés reconnaissable à l’apparat de leur tenue et surtout la robe de cérémonie de la dame, et celui du seigneur du domaine et de sa compagne du moment, enfin, si je choisis d’écouter les potins du tout-venant.
Rislon m’ayant un peu renseigné sur le cadre et les personnes, je notais mentalement les détails de la scène, gravant les physionomies dans mon esprit pour tenter de leur accoler une étiquette. Un peu renseigné… demander à Rislon Milloin de nous renseigner « un peu », ça équivalait à devoir intégrer une conférence dans son entier ou une encyclopédie avec les appendices, addendum et références.

Si absorbé dans mon examen, et si centré sur mon ressenti, je me ridiculisais une première fois en omettant de venir me présenter une fois la place libre. Du coup, tout le monde avait l’attention fixée sur moi, alors même que je voulais tout faire pour me noyer dans la foule.

Je dois admettre que dans ma carrière de Comte, j’ai rarement fait une prestation d’aussi piètre qualité. Etait-ce cette foule de gens bien mis qui ne me connaissait en aucune façon ? D’habitude, cela avait plutôt tendance à me galvaniser. L’aura inquiétante du seigneur des lieux, peut-être ? Probable. J’avais tellement lu et entendu sur Lord Dorian Hawthorn que je me retrouvais, malgré mon vernis policé, non pas le Comte devant lui, mais ce pauvre vieux Valran basique.
Heureusement, mon bredouillis entrecoupé de mots grandiloquents fut rapidement oublié dans la suite des festivités. Le salut aux fiancés me fut plus facile, sans doute parce qu’ils portèrent une attention à la santé de Rislon et que je pus parler avec eux de manière moins formelle.

Presque immédiatement, nous fûmes conviés à rejoindre la salle où les festivités étaient prévues. Tendue de tissus aux couleurs des maisons Gresbeauval et Roncesang, elle abritait dans sa longueur des tables immaculées où déjà patientait notre apéritif, ainsi qu’un espace plus adéquat pour que la foule puisse badiner debout ou assise. Pour cacher mon trouble, je sortis mon carnet et mes fusains et entamais, entre la prise de notes et de croquis, l’observation assidue de l’ensemble des convives de la soirée.

Une foule qui me parut assez hétéroclite : bien que principalement gilnéenne, elle comportait aussi des gens d’autres royaumes, mais très peu de représentants des autres races. Je me souviens avoir croisé un nain et un kaldorei.
Certains couples de haute volée glissaient là, sur la surface cirée, et je reconnus à leur description physique notamment les Kelbourg, accompagnés d’une assiettée de représentants probables de la Maison Ellesmere, ou encore le duc Kiel d’Althain, bien que je porte une attention plus soutenue à son adorable et particulière compagne. Par la suite d’autres recoupements avec l’aide de Rislon, je réussis à trouver à peu près tous les grands noms présents ici, dont je ne vais pas noter la totalité sur ce journal. Il me suffit de dire que je trouvais ici ce à quoi je m’attendais : des discours polis, des piques amusées, des discussions à voix basse dans les coins et les mêmes vices ou peu s’en faut qui surnagent dans toutes les réunions d’un certain nombre d’individus, en nombre proportionnel à l’élévation de la classe sociale.

A un moment donné, fendant la foule de sa robuste carrure, le seigneur Hawthorn vint me faire l’honneur de sa présence. Nous échangeâmes quelques banalités pour faire connaissance, ce en quoi je me révélais un piètre interlocuteur, avant qu’une remarque accroche son attention et qu’il ne me laisse là, sans répondre à ma dernière question. Je ne sus s’il fallait m’en outrager ou éprouver du soulagement, tant la tension qui régnait autour de lui renforçait mon mal-être. Ce n’est qu’à ce moment que je compris que, pas tant l’homme mais le loup en moi réagissait à sa présence. Et peut-être autre chose. Une sorte de réminiscence fuligineuse dans sa silhouette. Comme si la lumière ne l’éclairait pas de la même façon que nous tous.

Par tous les Anciens, je me suis senti mieux de prendre un verre, après ça.

La soirée avançait tranquillement, entre les bons mots échangés par les fiancés et leur assistance, les alcools et la bonne chère. Avec un tempo régulier et sans accroc, le buffet fut desservi et resservi deux fois, passant des charcuteries et spécialités gilnéennes aux viandes, grillades et rôtis, et de ceux-ci aux desserts, douceurs et champagne. J’approuvais intérieurement le professionnalisme de l’équipe de service, comme seul peut le faire celui qui a déjà servi dans une telle maison plutôt que de s’asseoir à table.

La soirée s’avançant, un certain nombre de notables vinrent présenter leurs respects au jeune couple avant de s’en retourner. La conversation porta sur les prochains évènements où l’on pourrait se revoir, que ce soit pour le Voile d’Hiver, la prochaine chasse du Domaine ou les anniversaires. Les fiancés annoncèrent la date prochaine de leur mariage, au 12 du douzième mois, et je notais consciencieusement l’annonce dans mon carnet.

Tous sortirent alors, et les invités restants furent conviés à un feu d’artifice. Une parenthèse bienvenue, un peu plus informelle, encadrée par les troupes du domaine recélant quelques personnalités que je jugeais fort intéressantes.
J’en profitais pour noter mentalement ce que je voyais de ce lieu voulu pour l’autarcie, manifestement. Les gardes vigilants nous guidèrent sans nous laisser nous éparpiller vers le lieu destiné au spectacle, que j’appréciais tranquillement, en retrait du jeune couple. Puis vint l’heure de m’éclipser à mon tour, afin de ne pas paraître malséant et de quitter en dernier le domaine. Il me semblait aussi que certains des membres de la garde me dévisageaient avec insistance. Au bout du chemin, un édicule semblait lourdement gardé et une odeur familière m’y attira. Mais le Comte n’y aurait pas réagi, aussi me bornais-je à quelques regards, avant de présenter à mon tour mes respects au jeune couple.

Le seigneur Hawthorn ayant disparu pour régler ce qui semblait une bisbille avec le duc d’Althain, je me sentis moins oppressé en prenant la route de la sortie du domaine. La nuit était fort belle, d’une température très douce pour la saison. Les couleurs de Gilnéas présentes me rendirent à ma nostalgie. Je ralentis le pas et m’arrêtais dans la cour, goûtant l’atmosphère, pour la première fois de la soirée assez serein.

C’est alors que m’aborda un homme au maintien militaire, car évidemment on ne laissait pas baguenauder impunément les étourdis, ici.

Il se révéla le Capitaine Griffenfer, dont la réputation n’était plus à faire après ses combats menés pour Gilnéas. Je n’étais qu’un troufion basique quand j’avais entendu les rumeurs sur sa carrière, mais je fus très satisfait de constater que l’homme était apparemment direct, franc comme écu non rogné. J’avais eu mon lot de faux-semblants pour la journée.
Une dispute moqueuse s’éleva entre lui et la Dame Diamant qui nous débusqua, une fort belle femme présentée comme l’organisatrice du banquet et des festivités. Le seigneur Hawthorn croisa par là également, insistant sur ma présence qui s’éternisait en ces lieux de façon toujours polie voire amusée mais qui ne manqua pas de souligner mon incongruité. Il intima, ou plutôt sollicita de Griffenfer la gentillesse de bien vouloir m’accompagner jusqu’à l’entrée… Je me sentis nettement congédié.

Saluant avec quelque extravagance la belle Dame Diamant (après tout, je n’avais pas souri à une seule autre femme que la fiancée ce soir, par le Mur !) je laissais donc l’homme me reconduire à l’entrée, ce dont il s’acquitta avec professionnalisme. Je plaisantais avec lui une minute, avant de retourner à la nuit, à mon anonymat et à mes pensées.

Etait-ce réellement une forme de défense purement sociale de réagir ainsi à la présence de ce Lord Hawthorn ? Ou cela provenait-il de ma nature de Maudit ? Je m’imaginais un loup inférieur courber l’échine devant l’alpha, et cela me fit grincer des dents. Malgré cela, je me forçais à envisager froidement les hypothèses de mon mal-être en sa présence, et finis par le raccorder à ce que je ressentais à chaque fois que je touchais à des pensées obscures. Comme ce soir où Flavia m’ordonnait de prendre le pouvoir, de contrôler. Comme ces instants où j’ai le dessus et où mon sang se met à bouillonner, ivre de prendre davantage l’ascendant, de fouler aux pieds ce qui me fait obstacle, non pas pour ma survie mais simplement pour mon orgueil.

Je lutte trop souvent à mon goût contre ces pensées, qui s’affrontent perpétuellement à mes limites, aux limites de ma condition, de mes valeurs et du prix que j’attache à la vie des autres. Cela me ramène à ces souvenirs d’enfance où je ne suis que quantité négligeable, si négligeable que personne ne fait attention à moi, et où un sursaut de cette obscure marée me noie dans l’envie de me lever et de frapper, de crier, de tordre et de mordre ces êtres qui évoluent autour de moi sans parler de moi autrement que comme d’un objet.

C’est pour cela que j’ai besoin du Comte, et de l’Eventail. Autant d’attaches à mon cœur qui empêchent cette obscurité de gagner du terrain. Autant d’obligations qui me permettent de m’en tenir à mes valeurs et d’oublier cette dangereuse ambivalence que je hais.

Je veux rester ce brave dandy érudit qui traîne savates entre les tavernes et les bibliothèques. Finalement, celui-là me plaît bien.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Sam 21 Nov - 13:44

18e jour du 11e mois, an 35

Ce matin-là, une lettre est arrivée à l’auberge, à mon nom.
Anonyme, laconique, d’une écriture ronde et régulière, elle me fixe un rendez-vous ce soir à la Statue du Lion qui surplombe le port d’Hurlevent.

J’ai beau me remuer les méninges, je ne vois pas quel pourrait en être l’auteur. Quel qu’il soit, il me connaît suffisamment pour savoir que ma curiosité piquée au vif m’obligera à me rendre au rendez-vous.
Il est mentionné rapidement la proposition d’un travail en lien avec ma qualité d’érudit, mais cela ne m’empêcha pas de prendre quelques précautions avant de répondre à l’appel.

Quelle ne fut pas ma surprise, au demeurant, d’y retrouver Ulfhir, ce brave prêtre nain qui malgré les aspects peu sympathiques qu’il a pu constater de ma personne, maintient à mon endroit une amitié bourrue et simple chère à mon cœur. Je devais partir en expédition avec lui, ce qui a été retardé, mais il me tarde de passer du temps en-dehors des tracas de la ville, avec un être bon, la Lumière et le grand air. Ce me sera sûrement salutaire aussi, de dormir un peu la nuit, même si ce n’est que sur des cailloux.

Avec lui, une jeune femme fort bien vêtue et parfumée, jolie bien que d’aspect frêle. Elle se présenta comme la messagère de mon commanditaire, et me pressa de compliments sur ma réputation qui au lieu de flatter le Comte, réveillèrent la méfiance de Valran. A peine arrivé depuis quelques jours, et déjà pisté comme un érudit capable de se charger d’un travail manifestement important et secret ? C’était plutôt louche.

Ce sentiment s’accrut lorsqu’elle voulut s’éloigner pour me dévoiler le secret de l’affaire. Comprenant à rebours qu’Ulfhir n’était là que par coïncidence, je fus heureux de pouvoir compter sur son assistance car il nous emboîta aussitôt le pas.
Elle ne se sentait pas en sécurité, malgré qu’un garde du corps à quelque distance veille manifestement sur elle. En fait, elle semblait avoir davantage peur du garde que d’un éventuel guet-apens. Son maquillage étudié dissimulait sa pâleur, et sous la bretelle de sa robe j’entrevis un hématome qui me permit d’augurer de la suite. J’éprouvais aussitôt de la compassion pour elle.

Elle nous présenta un coffret, et dans ce coffret un livre relié de cuir qu’elle présenta sans mot dire. Je reconnus une graphie qui pouvait provenir des anciens royaumes et un ouvrage antique, lu de nombreuses fois mais très bien entretenu. A première vue, pas de résidu magique, mais je n’ai jamais été très fort pour cela, et quand bien même personne ne le savait et j'aurais du mal à me justifier à moins de faire viser l'ouvrage par un mage reconnu.

Mes doigts me démangeaient déjà d’étudier le volume, et cela bien davantage par le mystère qui l’entourait que par l’aspect du livre lui-même. Elle devait le savoir, mais a exigé certaines garanties pour aller plus avant dans le contrat.
Nous nous sommes retirés en mon salon privé de la Rose Dorée, où elle m’a questionné sur mon érudition et mon acceptation du contrat, tandis qu’Ulfhir dégommait consciencieusement ma bonbonne de chouchen en assistant au spectacle. Je l’ai également questionné sur son maître ses aspirations et pourquoi moi, mais je n’ai pas pu tirer grand-chose de la conversation.

En réalité, cette personne mystérieuse aurait eu connaissance de mes qualités en matière d’écriture et de traduction, et ferait appel à mes services pour identifier ce livre et en produire une étude, comportant… mes impressions. Oui, mes impressions. Entre ça et les quelques paroles que la jeune dame eut sur mon compte à nos premiers échanges, je persistais à trouver ça plus que louche. En tout cas, je me sentis visé personnellement. Je n’étais pas depuis assez longtemps à Hurlevent pour être déjà connu comme le loup blanc (hem…) et il se trouve sans doute cent personnes dans la ville avec un bagage bien supérieur au mien pour mener cette étude à bien.

Ambériane me délivra aussi une bourse, que je dédiais à Ulfhir pour notre expédition, et une bague sertie d’une pierre rouge que je devais montrer à l’Université de Hurlevent une fois l’étude terminée. Encore du mystère. Décidément, tout était à pied d’œuvre pour m’allécher, comme si la personne savait exactement que faire pour me mener au résultat qu’elle souhaitait le plus rapidement possible. Encore des manipulations ? Je dois être habitué, depuis le temps.
Mais ce qui me déplaisait le plus profondément, c’est la peur qui agitait la jeune femme alors qu’elle rentrait faire son compte-rendu. Elle est battue. Elle a eu peur quand j’ai eu un réflexe de protecteur purement masculin envers elle. Elle m’a mis en garde contre son maître. Je n’avais déjà pas beaucoup d’estime pour le commanditaire, mais là…
Que restait-il à faire ? Il me fallait accepter cette quête pour en découvrir le fin mot.

Je rentrais donc dans ma pièce de travail, la fermais à double tour pour passer la nuit en tête-à-tête avec un tas de papiers cousus ensemble.

Une tâche purement intellectuelle qui me délivra un temps des spéculations sociales déprimantes.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Lun 23 Nov - 9:03




[HRP] :TEXTE COPYRIGHT PENOMBRE
Ce récit n'est pas une partie du journal de Valran, mais il relate ce qui s'est passé la nuit de recherches entre la soirée à la Rose Dorée avec Ambériane et Ulfhir et le départ le lendemain pour Sombre Comté. Il est tellement trop beau, trop bien foutu et que je l'aime trop, qu'il fallait que je le poste ici et en plus c'est sa digne place. Gloire à Penny qu'on aime tous et qu'on roulera dans les caramels pour la peine.


Suspicion.
Le mot virevolte dans la tête du comte, comme une abeille qui cognerait contre les parois d’une bouteille dans laquelle elle serait entrée par mégarde … ou qu’on aurait appâtée avec un peu de liquide sucrée. L’image lui tire un sourire, dévoilant quelques-unes de ses dents.

Son regard se pose sur la silhouette de plus en plus lointaine de Dame Ambériane ; ses yeux s’attardent sur le mouvement des hanches dont les ondulations l’incitent un instant à la gaudriole, mais au même moment se superpose l’image d’une poupée de chiffon, qu’un gamin cruel aurait savamment maltraitée et jetée à la mer par caprice. Comme si elle prenait conscience d’être observée, la dame se retourne, exposant son pâle visage, bien trop maquillé, à son regard inquisiteur avant de disparaitre à l’angle de la rue.

A nouveau seul, Valran remonte les quelques marches qui conduisent à la petite chambre qu’il loue depuis quelques temps déjà, et qui constitue d’ordinaire la retraite tranquille dans laquelle il peut travailler en toute quiétude, s’adonner à sa récente passion pour la musique, ou simplement laisser vagabonder ses pensées, quand celles-ci trouvent trop étroites les parois osseuses de son crâne. Une simple pression de la main et la porte se referme, le coupant du monde extérieur, qui ne fait plus sentir sa présence que par le léger chatoiement de la lune chahutée par les nuages, qui filtre par la fenêtre.

Le mélange du parfum un peu capiteux de la suivante, mêlé aux effluves plus musqués du corps du nain viennent titiller ses narines, qui se mettent aussitôt à analyser l’air de la pièce. L’arôme du thé qui achève de refroidir, les notes de miel fermenté au fond d’un verre de chouchen, la fragrance de la cire des bougies bon marché qu’il se fait livrer depuis le quartier des nains, l’odeur un peu piquante, en arrière-plan, qui montre qu’un individu passe plus souvent qu’à son tour des nuits entières sans aérer au petit matin … Toutes ses odeurs familières, à défaut de satisfaire l’homme, réchauffe le cœur du loup, qui goute à la joie de retrouver sa tanière. Toutes sauf une.

Tirant la chaise qu’il occupait il y a peu, il s’assied devant l’objet de sa curiosité. Dans la faible luminosité, le livre semble luire tout doucement. A moins qu’il ne s’agisse d’un effet de la fatigue, sa compagne depuis quelques temps déjà, bien plus fidèle que nombre de ses conquêtes récentes. Une hésitation au moment de poser la main dessus, pour étudier à nouveau le cuir et les incrustations du titre, comme celle qu’il éprouve parfois quand, après avoir effeuillé une des belles de nuit, il hésite à entrer en contact avec la peau, comme si ce plongeon dans l’intimité allait faire tomber le masque qu’il porte au quotidien, et derrière lequel il se tient à l’affut.

Une brusque impression d’être observé s’impose alors. Il regarde autour de lui. Mais la pièce est calme, et sur les étagères, les livres sont immobiles, comme autant de fragments de vie attendant d’être découverts, ou comme autant de … pierres tombales, gardant des savoirs cachés que seuls les êtres dénués de scrupules osent déterrer. L’image le saisit avec force, accroissant un malaise qu’il pensait dominer, et qui se révèle pourtant glissant comme une anguille, se dissimulant entre les anfractuosités de son âme et surgissant quand sa vigilance est accaparée par autre chose.

Est-ce que cela fait de moi un vulgaire voleur de cadavres ? se dit-il, rejetant aussitôt l’idée d’un petit mouvement de tête, assorti d’un grognement. Tendant la main pour se saisir d’un paquet de bougies, il change celles qui ont fondu sur le chandelier, et d’un geste fluide, les allume. La clarté nouvelle dissipe les fantômes, et fait ressortir les couleurs vives de la couverture. L’or des lettres en filigrane ressort avec netteté sur le cuir teinté en vert et violet profond. La reliure en tisse-mage exhibe de nombreuses traces assez nettes de pliures, comme si le livre avait été fréquemment ouvert à des endroits précis du récit. Les coins de l’ouvrage sont protégés aux angles par de petits triangles de métal doré, dont le travail lui semble correspondre à un style particulier, dont il ne parvient pas à retrouver le nom. Peut-être que quelqu’un dans le quartier des nains saura reconnaitre ce genre de travail. Sinon, il lui reste la possibilité de se renseigner auprès de l’université … s’il parvient à y entrer.

Sentant son esprit qui s’échauffe, il se saisit de son carnet et d’une plume, et commence à noter ses observations. Revenant à la couverture, il tente à nouveau de traduire le titre, sans plus de succès que la formule déjà évoquée lors de la rencontre. Inspectant sa bibliothèque, il tire un recueil listant les titres de propriétés de la noblesse gilnéenne avant l’effondrement du Mur. Son doigt tombe bientôt sur les possessions d’un baronnet sur la côte est du royaume perdu, et Val-Tempête est mentionné alors comme un modeste village de pêcheurs. A première vue, pas forcément le genre d’endroit pour lequel on prendrait la peine d’écrire un livre. Fermant le recueil et le remettant à sa place, Valran garde néanmoins l’idée dans un coin de sa tête. C’est une piste. Pourtant, son flair lui dit qu’il y a surement autre chose. En faisant appel à ses notions de vieil alteraquois, il parvient, à force de triturer les mots, à trouver deux autres traductions possibles. La première, « Monts du Val Hurlant », le ramène à un territoire situé dans la forêt d’Orneval, nommé ainsi en raison des esprits des premiers elfes tombés sous l’influence du demi dieu Goldrinn. La deuxième, « Monts du Vent Hurlant », ou « Hurlevent » le laisse encore plus pantois. Serait-ce un récit écrit par quelqu’un qui aurait fui les royaumes du Nord peu après l’éclatement de l’empire d’Arathor et qui se serait réfugié ici même ?

Peut-être que la lecture du récit pourra lui fournir quelques éléments de réponse. Enfilant une paire de gants pour éviter d’abimer les pages, il se lance alors dans la lecture du texte, butant sur certains mots ou tournures de phrases mais parvenant à en dégager la trame. L’histoire relate la vie du baron Earnshaw Shadowmist, de sa femme Emily, et de leurs deux enfants, son fils, Hindley, et sa fille, Catherine. Un jour, il revient d’un voyage avec un enfant abandonné âgé de six ans, Cliff. Hindley entre rapidement en conflit avec Cliff et, à la mort de leur père, devient le seigneur. Cliff est traité plus durement que jamais. Mais Catherine et lui s’aiment tendrement, leurs sentiments enfantins deviennent plus profonds encore à l’adolescence. Ils s’échappent fréquemment dans la campagne environnante pour rêver à des jours meilleurs, chacun d'entre eux étant doté d'un fort caractère.

Le récit s’achève un peu brutalement, suggérant l’existence d’une suite. Refermant l’ouvrage pour méditer un moment sur ce qu’il vient de lire et le confronter à ses connaissances, il remarque à nouveau le grain particulier des pages, ainsi que leur caractère impeccablement conservé. Un peu trop, pour être honnête. Levant le livre vers les bougies, il inspecte les pages à la lumière rasante, et finit par trouver ce qu’il soupçonnait. D’infimes traces de grattoir, qui montrent qu’un texte originel a été effacé pour être remplacé par celui-ci. Technique courante des copistes qui réutilisent les manuscrits du temps passé jugés obsolètes pour recopier un texte méritant à leurs yeux de passer à la postérité.

Mais les copistes ne sont pas les seuls à faire usage de ce genre de techniques ; les meilleurs faussaires se procurent aussi de vieux ouvrages qu’ils effacent pour le remplacer par un texte plus recherché ou rare, et revendre une copie au prix d’un original. Ici, difficile de pencher dans un sens ou dans l’autre, mais il semble peu probable qu’un roman, même bien écrit, ait été jugé plus important qu’un codex de lois ou même un registre des tenures d’une seigneurie. Cependant, la qualité de l’encre, qui semble avoir perdu un peu de son intensité, ce qui est là aussi tout à fait normal, surtout sans présence d’un sort de magie mineure pour qu’elle préserve son message à travers les siècles, est incontestable. L’auteur, quelle qu’ait été son origine et sa motivation, devait bénéficier de ressources importantes pour utiliser une telle ressource pour un ouvrage somme toute assez mineur. A moins que l’utilisation de cette encre soit une forme de message en soi, mais alors là … Peut être qu’en faisant analyser sa composition pour en être définitivement sur, par un spécialiste, cela pourrait amener d’autres réponses, et probablement plus de questions encore. Mais pour cela, il faut se résoudre à abimer un peu le livre et c’est une question que Valran décide trancher plus tard.

Reportant son attention sur le reste du texte, il note alors que les coins cornés ont tous pour point commun de signaler des enluminures, de qualité inégales certes, mais bien conservées, et qui illustrent différents passages du roman, sans qu’il soit possible d’établir une raison particulière à la mise en avant de tel ou telle situation. Compulsant quelques ouvrages de référence dans sa propre collection, le comte cherche en vain un style auquel les rattacher. Quelques éléments de la composition l’incitent à penser qu’il s’agit d’une influence arathorienne classique, d’autres l’entrainent vers un style plus académique, propre aux ouvrages des mages anciennement établis à Tirisfal. Pourtant, à part la couverture qui semble luire dans l’obscurité, nulle magie n’est perceptible dans les pages.

Refermant le livre, le regard de Valran se pose une dernière fois sur le nom de l’auteur. La Belle Ellis. Qui ne lui évoque rien. Réprimant un bâillement, il ouvre un autre ouvrage de sa collection, une sorte d’index des auteurs les plus connus ayant pu franchir les obstacles du temps et des guerres pour parvenir jusqu’aux érudits actuels. Nulle part il ne trouve mention du nom qui brille pourtant sur la couverture en cuir. Peut-être la liste comporte-t-elle des oublis et il y a un nouveau nom à ajouter à la liste. Peut être également qu’il ne s’agit pas de la bonne liste. Ou bien encore l’auteur a utilisé un nom d’emprunt, ce qui orienterait les recherches vers un membre de la noblesse, les érudits d’alors ne pouvant bénéficier que du crédit lié à leur nom pour trouver des mécènes.

Constatant que la clarté dans la pièce s’est accentuée malgré l’extinction de plusieurs bougies, Valran se rend compte qu’il vient de passer une nouvelle nuit blanche, mais il n’en a cure. Tant qu’à être fatigué, autant que ce soit pour quelque chose qui en vaille la peine. Les éléments qu’il a collectés ne l’ont pas rassasiés, mais l’ont bien plutôt mis en appétit, comme des amuse-gueules avant ce qu’il espère être un plat de résistance copieux. Replaçant l’ouvrage dans sa boite, il remarque alors que celle-ci est légèrement trop grande, comme si elle avait servi de réceptacle à un autre livre. A moins qu’elle ne serve à ranger autre chose. Il était fréquent de faire des étuis pour parchemins ou codex pour les protéger des péripéties d’un voyage, et pour ranger divers instruments, comme une plume, de l’encre en poudre ou des bésicles, pour le confort des yeux.

Notant cette dernière pensée sur son carnet, Valran s’affaisse un moment contre le dossier de son fauteuil, passant sa main dans ses cheveux, et soufflant profondément comme après la plupart de ses plongées profondes dans les océans de la connaissance et les mers de la curiosité. Fermant les yeux un court instant, il pose ses mains sur la table. Celle de droite fait alors rouler quelque chose. L’éclair d’un anneau en métal, qui se dirige vers le rebord. D’un geste vif, il récupère la bague et la porte à ses yeux. Le travail de ciselure et la finesse de l’ensemble lui font indéniablement penser à un anneau sigillaire. Pourtant en lieu et place d’un sceau, une pierre rouge a été sertie, qui capte les premiers rayons du soleil. Il reste à espérer que la dame aura dit vrai et que quelqu’un à la bibliothèque de l’université de Hurlevent pourra lui en dire un peu plus long.

Rangeant l’anneau dans une poche de son veston, il décide de s’accorder quelques minutes de repos pour éviter d’affronter la journée à venir sur les rotules. Et c’est bientôt un léger ronflement qui s’élève de la pièce que nous quittons sur la pointe des pieds.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Lun 23 Nov - 9:09

19e jour du 11e mois, an 35

Je n’ai quasiment pas dormi, et mes recherches ont posé au moins autant de questions que ce qu’elles en ont résolu. Il me fallait aller au quartier des nains, voir mon maître alchimiste, ainsi que la mage de la guilde, consulter des registres à l’université, sans compter que j’espérais dans une bibliothèque ou une autre trouver un volume semblable, ou un du même auteur du moins.

Il me vint à l’idée que j’avais mis de côté mes propres recherches généalogiques alors que j’avais une piste sérieuse à Sombre-Comté. La femme du maire possédait tout un tas de bouquins à l’eau de rose de cette époque, et c’est justement le maire que je devais aller voir. Je décidais donc d’entreprendre un petit retour aux sources et engageai les ressources de la guilde mises à ma disposition pour atterrir non loin de la maison qu’occupe actuellement Tobias Mantebrume.

Celui que dans mon enfance j’appelais Oncle Tobias, bien qu’il ne fut âgé que d’une quinzaine d’années de plus que moi, est resté ancré dans son passé et dans la déchéance de sa famille. Il m’a accueilli sans effusion, un peu plus accablé et voûté, c’est tout. J’ai contemplé son abri de misère, et j’ai eu envie de le gifler. Mais pour l’heure, j’avais besoin de son aide.

Je lui ai donc expliqué ce dont j’avais besoin, et il a haussé ses grandes épaules en secouant la tête. Oublie tout ça, m’a-t-il dit, il ne peut ressortir que du mauvais de cette époque. Mais il me soutient toujours qu’il ne sait rien sur mes origines. Même le journal de son propre père était plus disert que lui, sur le sujet. Oublie le passé et va de l’avant, insiste-t-il.
Je me suis énervé. Oublier mon passé, et lui que faisait-il alors ? A croupir ici en soupirant après son frère, à quelques arpents du domaine maudit dont il est propriétaire et qui se fait bouffer aux vers par une horde de morts-vivants ?
Il m’a giflé. Je le méritais, mais je voulais vraiment le voir bouger de là. Par le Mur, dans mon enfance, c’était le seul de cette famille qui s’était montré vraiment aimable avec moi. Ca me ruinait de le voir croupir dans sa dépression ici, au lieu de siéger au Chêne avec Crowley.

Je le lui ai dit. Je lui ai rétorqué qu’il n’avait plus à me donner de conseils s’il ne les suivait pas lui-même. Et que je ne m’enferrerais pas dans le passé comme lui le faisait. Puis je lui ai intimé assez durement de me porter l’aide que je lui demandais. Un instant, j’ai cru qu’il allait m’écharper sur place. Se transformer, hurler, enfin, quelque chose comme ça.
Et puis il s’est dégonflé. Lentement, l’éclat de son regard s’est terni, et il s’est ratatiné au coin de son feu mourant. Est-ce qu’il capitulait à force de misère ou est-ce qu’il avait entendu la sagesse de mon raisonnement, aucune idée. Il a accepté de m’aider, avant d’ajouter d’une voix sifflante qu’ensuite il se considérait comme débarrassé de moi. J’ai accepté, avant de sortir en claquant la porte.

J’ai mis un moment à retrouver le contrôle, après ça. J’ai farfouillé dans mon calepin, pour me donner une contenance. Une odeur familière m’a tiré le nez, mais je n’ai pas reconnu l’homme qui approchait.

De grande stature, en armure, il arborait une épée tape à l’œil et un foulard rouge lui barrait le cou. Il m’a abordé et m’a proposé son aide pour ce que je faisais, et aussitôt ma méfiance s’est réveillée. Il faut dire qu’en Sombre-Comté, je ne parviens pas tellement à jouer le personnage du Comte. Il y a bien trop du petit Valran, par ici.

Je lui ai élégamment répondu que j’avais davantage besoin d’une plume que d’une épée, quand nous fûmes interpelés par une voix de femme.
Elianor.

Elianor et une autre femme, au costume compliqué lui cachant la moitié du visage.
Que faisait-elle ici ? Encore une coïncidence ? Enfin, cette fois elle avait l’air bien aise que je sois présent. Elle rudoyait mon interlocuteur en des termes que je n’aurais jamais aimé entendre me concernant dans la bouche d’une femme.
L’impénitent s’en fut et je saluais ces dames. L’amie d’Elianor, une certaine Zelthana de la maison Zelthan, sembla charmée d’apprendre que j’étais un éudit, malgré la peinture moyennement flatteuse que fit Elianor de moi, n’hésitant pas à me décrire comme un chasseur de donzelles.

Elle avait l’air particulièrement en verve de médisance, ce soir, ce qui ne m’empêcha pas de les convier pour boire un coup à l’auberge du coin. De toute façon, il me fallait attendre que le maire soit disponible pour entamer mes recherches.
Nous avons échangé des banalités, Zelthana semblant s’intéresser à mes études et Elianor réprimant son fiel, lorsque l’individu nous suivit dans la taverne. Il eut droit à un feu roulant de piques et d’insultes mal déguisées, et n’hésita pas alors que je le coudoyais au bar à plaisanter sur la mauvaiseté des créatures que j’accompagnais.

Je lui répondis quelque boutade d’usage, et installais les dames alors que l’homme s’en allait tout en marmonnant dans son foulard. Ce que j’entendis me fit dresser les cheveux sur la tête, surtout que son effluve venait de me parvenir enfin aux narines et que mon cerveau renâclait à mettre un nom dessus, se contentant d’un sentiment de danger qui hérissa mes poils avant même que je ne comprenne de qui Elianor parlait.

Igorof… Encore lui. Sur le coup, la colère seule m’a pris. A chaque fois que je la voyais elle, je le voyais lui. Il me suivait, ou quoi ? Et elle ? Les questions se bousculaient, et je ne me rendis compte de ma posture menaçante, dressé au-dessus d’elle, intimidant, que lorsqu’elle m’apprit d’une voix glaciale le fin mot de l’affaire.

Cet homme serait un envoyé d’Igorof. La confusion de mon odorat s’expliquait en partie, mais je l’avoue, une rage fulgurante a commencé à monter en moi. Il me fallut déployer tout le trésor des techniques de recueillement enseignées par les Kaldoreis pour me détendre et parvenir à un certain apaisement.

Je tentais alors de me muer en hôte parfait, et servis ces dames sous le masque du Comte. Une part de moi-même m’exhortait à prendre de la distance par rapport à ces informations pour conserver mon intégrité, et une autre, bien plus instinctive, me hurlait que j’étais en danger, que cet Igorof fomentait un plan contre moi et qu’il serait plus prudent de me fondre dans les ombres pour attaquer.

C’est alors que la gnome entra dans l’auberge, d’une discrétion inexistante, et se planta devant nous en faisant mine de reconnaître Elianor comme étant son héroïne, allant jusqu’à lui réclamer un autographe.

Je me forçais à n’accorder aucun intérêt à la scène, parce que cette part de moi qui hurlait au danger venait d’avoir raison. Et que l’autre se fondait dans les ombres, engourdissant mon esprit comme pour mieux le préparer au combat.
Je bus un verre, deux verres, et la gnome nous asticota pendant un moment, revenant à la charge sous divers prétextes futiles, allant jusqu’à prétendre qu’elle était marchande de livres, tirait les tarots, etc.

Elianor et Zelthana se regardèrent, et j’entendis nettement Elianor murmurer que c’était exactement la liste dont elles avaient parlé tout à l’heure. J’enregistrais ces informations soigneusement, puis me concentrais sur la gnome lorsqu’il fut clair qu’elle ne pouvait être que l’espion d’Igorof. Un espion plutôt mauvais, heureusement.

Je guettais les alentours, à la recherche d’un autre comparse. Si l’homme était intelligent, il y aurait la diversion, et le réel espion. Je ne décelais rien de particulier, à part la rage qui commençait à bouillonner dans mes tréfonds et celle qui s’affichait clairement sur le visage d’Elianor.

Elle maltraita la gnome jusqu’à la faire reculer, et alors que sa colère affermissait la mienne, je me forçais au déclenchement du mécanisme de défense ultime : je ris. La gnome s’y prêtait bien. Elle osait me demander comment on avait percé sa couverture ! La blague était bonne et elle me permit de décharger toute la tension accumulée. Désormais, en meilleure possession de mes moyens, je m’essayais à une séance d’intimidation spectaculaire qui eut sur elle le plus rassérénant des effets : elle s’enfuit à toutes jambes sans demander son reste.

Nous la suivîmes à la sortie, guettant ses cris de colère et de vengeance bien inutiles, et discutâmes un moment d’Igorof et des sombres frasques qu’il pouvait nous occasionner. Et là, par un biais tout à fait improbable, Elianor trouva le moyen de me dire qu’elle me trouvait différent. Amer, surtout. Comment est-ce que je pouvais lui dire qu’en fait, elle me voyait tel que j’étais vraiment ? En cet instant, le masque du Comte gisait à mes pieds. Ses interrogations se muèrent en affirmations, et le leitmotiv maudit revint. Vous êtes acteur, Valran, mais vous pourriez être auteur. Ecrire la pièce vous-même. Vous en avez le potentiel.

Encore une qui vient chercher ce fameux « potentiel » que je m’acharne à dissimuler.
Interdit, je la regarde avec des yeux nouveaux, dessillés. Je le savais, j’ai ignoré tous les signes qui m’indiquaient les mauvais penchants de la demoiselle. Cette tendance à mener de multiples vies, sous des personnalités différentes. Ce flegme face aux émotions violentes, parfois même teinté d’amusement voire de plaisir. Le croquis d’Igorof avec la plume trempée dans son sang, le soir où je me suis transformé, et cette curiosité avide quand elle m’a trouvé près du lac, encore sous forme de worgen.

Sa colère, son mépris flagrants aujourd’hui. Elle est encore différente. Sa robe révèle ses charmes et son air hautain ses origines. Je l’ai trouvé désagréable, jusqu’à ce que je comprenne que son mépris était dirigé vers Igorof et ses sbires, et même alors sa colère m’a donné l’impression d’une autre personne. Pourtant, elle avait toujours bien agi envers moi, malgré ces infimes détails.
Qui, mis bout à bout avec la fréquentation de l’étrange Zelthana et ces histoires de tarot et de magies obscures évoquées tout à l’heure, me firent courir un frisson dans le dos.

Sombre-Comté, mon passé, et Elianor ! Trop de coïncidences qui me ramenaient à cette ombre perpétuelle, ce secret sur mes origines et sur les étranges pulsions qui m’agitaient parfois.
Et je songeais que ce soir, pour elle, j’étais aussi différent. Elle ne connaissait que le Comte, pas Valran Mooray. A moins qu’elle n’en sache bien davantage que je ne le pense, et que tout ne soit, une fois encore, qu’une manipulation à mon encontre.

- Que me voulez-vous, Elianor ?

Elle s’insurge. Pâle vérité ou dissimulation ?
Soudain, tout ça ne m’importe plus. Si elle veut savoir, et garder ses propres secrets, je n’en ai cure. Ce bras de fer m’insupporte. Une démonstration lui apprendra, bien mieux que mes paroles, pourquoi je me bats sans cesse contre ces choses sombres dans ma nature qui m’ordonnent de prendre le pouvoir.

Je prends la route du Manoir, en lui expliquant en route brièvement, la gorge serrée, qu’elle n’a pas été la seule à m’exhorter de céder à ces penchants chaotiques, et elle se fit curieuse. Plusieurs allusions me firent grimacer, me prouvant soit qu’elle était une excellente psychologue capable de percer à jour mes secrets rien qu’en m’étudiant, soit qu’elle s’était renseignée préalablement sur moi.

Nous arrivâmes au Manoir en nous chamaillant presque. Je déteste ce ton qu’elle prend pour m’expliquer que malgré moi je suis les enseignements de Flavia, et puis d’abord, comment le sait-elle ? Je ne me souviens pas lui en avoir fait le détail. Peu importe, cela me répugne, je n’ai pas ces ambitions et ce désir d’avoir le pouvoir de vie et de mort sur mon prochain.

Je lui ai présenté le domaine, à l’abandon. Parmi les ruines, nous avons discuté des Mantebrume. Comme la grande majorité des gens, elle ignorait que leur passion secrète était la chasse aux magies occultes, et qu’ils avaient été les instigateurs de nombreuses purges dans le bois de la Pénombre. Ce n’est pas le genre de hobbie qu’on affiche en place publique.

Je lui ai délivré ce que je savais de ma naissance. Dos à elle, j’observais les outils de jardin de mon père, posés là contre le mur de la soupente, qui pourrissaient misérablement. Mon regard avisa une pelle, réparée par deux clous adroitement placés au col de son emmanchure. Ce simple détail me tira une larme, car j’étais avec lui le jour où il avait effectué cette réparation.
Il n’était peut-être qu’un humble jardinier, et mon père adoptif, mais jamais il ne se comporta autrement envers moi que comme un éducateur juste et rigoureux. Je n’avais peut-être guère reçu d’affection, ni de lui ni de ma mère, car ce n’étaient pas des gens démonstratifs, mais ils avaient toujours tenu leur devoir envers moi, et m’avaient permis d’apprendre à lire, écrire et compter avec les autres enfants du domaine, plutôt que de sarcler les plates-bandes ou de tailler les rosiers. Ils m’avaient permis de suivre Tobias à Gilnéas, et m’avaient assumé jusqu’à ce que je sois en âge de travailler hors du domaine.
Je n’ai aucune idée de comment les Mantebrume leur avaient imposé cet enfant, ou si ils eurent voix au chapitre, et si ils recevaient un pécule supplémentaire pour mon éducation. Peut-être que tout cela, ce n’était pas leur choix mais celui du seigneur qui contrôlait ma vie à distance. En ce cas, pourquoi m’avoir appris à lire et laissé devenir le page de Tobias ? Pourquoi m’avoir gardé et laissé étudier dans toutes les bibliothèques de passage, sachant que je finirais par découvrir le pot aux roses ?

Etais-je si insignifiant pour eux qu’ils ne voyaient aucun mal à m’inclure, à m’utiliser, comme un outil facilement sacrifiable ? Ou bien avaient-ils un autre dessein ? Pensaient-ils s’assurer ma loyauté afin d’utiliser mes penchants ultérieurement ? Etais-je une sorte d’otage ?

La réponse la plus probable étant que je me pose beaucoup de questions pour rien, et que je suis probablement un simple orphelin recueilli par un couple vieillissant désespérant de ne pas avoir d’enfants.

Toutes ces pensées m’agitaient alors que je les résumais en quelques mots à Elianor, qui n’avait pas bougé derrière moi, tandis que je fouillais dans une caisse au pied du mur. Je ne sais trop ce que je cherchais, mais de colère, je jetais au loin ce que je trouvais, tête de pioche rouillée sans manche, vieux fer à cheval, bocal vide de produit contre les limaces.
Ce que je vis au fond de la caisse attira irrésistiblement ma main, et ma voix se brisa lorsque je reconnus ce souvenir.
Une toute petite maison à oiseaux en osier tressé, de forme conique avec un trou sur le côté. J’en faisais beaucoup étant gamin, et je les suspendais à tous les arbres du verger, parce que ma mère aimait les passereaux et souhaitait toujours en avoir plus, qui chantent pour nous, dans le jardin. Celle-là était particulièrement réussie, et elle avait été conservée là, à l’abri du vent et de la pluie, et je la tenais de nouveau dans ma main, presque vingt-cinq ans plus tard.

Elle m’évoquait ma solitude, ma recherche perpétuelle de l’attention de mes proches, qui n’était pas souvent récompensée. Elle me rappelait aussi la froideur de la maisonnée, pour qui je n’étais qu’un garçonnet malingre et trop silencieux, et qui m’ignorait la plupart du temps sauf pour me charger des travaux salissants ou répétitifs. Je m’en retournais vers Elianor, évoquant cette enfance solitaire, où l’on est insignifiant, un outil davantage qu’un être humain, en quête de reconnaissance…

Je la retrouvais au même endroit, tendue, en proie au malaise. Voilà un cas de figure encore inconnu pour moi. Mon discours semblait l’avoir perchée au bord d’une falaise, et elle avait manifestement le vertige. Cette Elianor-là, désemparée, me toucha bien davantage que les autres Elianor. Cette Elianor m’avait toujours touché davantage que les autres femmes.

Je lui donnais la maison à oiseaux, et elle ne sut qu’en faire. Si bien que je dus refermer ses doigts sur mon présent et expliciter mon cadeau, et je laissais mes mains là, qui s’en trouvaient bien. Elle leva sur moi un regard éperdu, et je compris la profondeur de l’écho que mes paroles avaient suscité en elle. « Elle l’aurait tant aimée… » me dit-elle dans un souffle. Je la pris dans mes bras, et elle éclata en sanglots. Oui, un écho d’une peine jamais exprimée.

Je la laissais pleurer, conscient d’une façon étrange que son chagrin soulageait le mien, alors même que mes yeux demeuraient secs. Peut-être le fait de prendre soin de quelqu’un d’autre. On se sent plus fort quand on a quelqu’un d’autre à protéger. Peut-être le fait que cette Elianor-là, je la comprenais enfin, qu’elle se révélait vraiment humaine. Sûrement parce que ce que nous vivions là se passait de sous-entendus, de maquillage et de pirouettes rhétoriques.

Ce moment de soulagement agréable, au moins pour moi, finit hélas par se terminer. Dans un silence fragile, que nul d’entre nous ne voulait briser, parce que ça signifierait trop, parce que mettre des mots sur ce que nous venions de vivre, c’était modifier radicalement le paradigme de nos relations, et mettre en danger nos façades publiques.

Elle se sécha les yeux, et se morigéna pour redevenir l’Elianor au sourire caustique et froid. La tristesse m’accabla l’espace d’un instant. Rien de beau, de pur ni de simple, pour ce pauvre vieux Valran. Toujours les intrigues, les manipulations et les faux-semblants.

Je réendossais la pelure du Comte, et nous quittâmes les lieux dans un ensemble songeur. A aucun moment je n’ai tenté de l’embrasser, quand bien même notre rapprochement m’avait paru bien plus profond que celui que j’avais pu vivre avec mes conquêtes précédentes. A aucun moment nos gestes n’ont passé la barrière d’une intimité naissante, au-delà de notre étreinte consolatrice. Pourtant, je me sentais plus entier, et plus confiant, animé d’une résolution nouvelle. Et elle semblait plus calme, plus attentive. Malgré nos masques mondains retombés en place, et la reprise de notre conversation anodine comme si l’intermède n’avait jamais été vécu, quelque chose de plus lumineux emplissait désormais mon cœur d’une saine émulation. Une sorte d’espoir naissant, la preuve que toute cette obscurité déprimante possédait, quelque part, voilé par le malheur mais toujours vivace, un noyau de lumière.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Lun 23 Nov - 11:01

20e jour du 11e mois, an 35

Une nouvelle nuit sans sommeil. Une nouvelle matinée de réflexion. Je vins m’échouer à l’auberge, vide à cette heure, et dodelinais doucement de la tête en absorbant tout liquide capable de me réveiller suffisamment pour rentrer à Hurlevent.
C’était maigre, mais ça correspondait à ce que je croyais. L’entrée du registre correspondant à ma naissance avait été portée bien plus tard que ma naissance réelle, soit environ quatre mois plus tard. Mes recherches d’aujourd’hui prouvent deux choses : que ce retard ne peut pas s’expliquer par une latence administrative, et qu’aucune autre entrée ne pourrait correspondre à mon âge réel.
Je ne suis pas né à Sombre-Comté ou sur son territoire. Ou alors, ma naissance n’a jamais été recensée administrativement, avant mon arrivée au foyer des Mooray.

Je n’ai trouvé aucune autre naissance au sein du couple Mooray, en trente-quatre ans de vie sur ces terres, ce qui corrobore ma thèse de leur infertilité et expliquerait incidemment que pour une raison ou une autre, le nourrisson que j’étais se vit confié à leurs bons soins. Ne me reste qu’à trouver ladite raison et les objectifs qu’elle servait.

J’ai également vérifié les listes de décès : des familles entières, mortes de la peste, du choléra, ou décimés par des attaques sauvages. Comment savoir ? La vérité a pu aisément être travestie, n’importe laquelle de ces familles a pu être la mienne. Bon sang, peut-être même que ma famille d’origine n’a jamais été inscrite sur un registre.

Je devais faire avec le matériau que j’avais sous la main… aussi ai-je tenté un recoupement de la dernière chance.
J’ai repris les noms de famille des nourrissons mâles nés sur la même année que moi et j’ai recoupé avec les familles ayant connu des décès en nombre au cours de la même année. Je suis parvenu à une dizaine de pistes, et à partir de là il devint risqué d’en éliminer de nouvelles. J’établis alors plusieurs listes : les plus probables étant les familles disparues alors que leur nourrisson avait entre trois et six mois. Mon temps n’étant pas extensible, je classais alors ces pistes par ordre de probabilité décroissante et entrepris de réfléchir aux menées suivantes.

Il m’apparut vite que chaque destination que je pourrais choisir pouvait me permettre d’avancer sur plusieurs de ces pistes, et j’établis mon emploi du temps de manière à optimiser mes résultats alors qu’une aube des plus pâles rendait l’extérieur plus contrasté et vivant.

Les dernières heures furent consacrées à mes recherches sur l’incunable de La Belle Ellis. Je savais que je ne trouverais pas grand-chose, et au moins je ne fus pas déçu. J’avais compté sur la bibliothèque de Madame la Mairesse de la ville, mais les bluettes qu’elle comportait se révélèrent d’un inintérêt encore plus profondément déprimant que je ne le pensais. On me dit parfois précieux et trop cœur d’artichaut, mais après avoir lu quelques pages de cette collection puérile, j’avais une folle envie d’aller boire quelques bières en me grattant le paquet. J’en frissonne encore. Un si bon papier, gâché pour ça !

Je n’ai pas tout perdu, puisqu’en sortant de là un des employés de la ville est venu me chambrer sur ma mine d’enterrement. En plaisantant quelques minutes, il a fini par me parler de la bibliothèque étonnamment bien fournie en romances désuètes d’Althéa Bouclenoire, qui avait dû récupérer le penchant familial pour les écrits sucrés écœurants. Il m’a fallu ruser un peu, mais tout ce que j’ai récupéré du butin est un bouquin relatant de manière très suggestive les émois d’un seigneur et de son palefrenier. Bref, rien qui justifie le temps que je perdais ici à divaguer.

Il allait falloir que je m’occupe de cette affaire en priorité, vu l’urgence décrétée par Ambériane, et ceci au détriment de mes recherches personnelles. Je n’en avais guère envie… ce que j’allais découvrir en exécutant cette mission risquait fort de me déplaire. J’avais trop de doutes sur la nature réelle de cette mission et de son commanditaire, et trop peu de garanties sur l’innocuité que ce dénouement aurait sur ma santé mentale.

Perdu dans ces considérations nauséeuses, affalé sur un siège de la taverne et au bord de l’endormissement, je fus soudain réveillé en sursaut par une voix de femme qui m’interpellait. Je ne reconnus pas la femme avenante qui me dévisageait, de prime abord, puis à son odeur je reconnus Zelthana, la compagne d’Elianor. Elle semblait moins imposante, mais cela tenait sûrement à l’absence de sa tenue rouge de la veille qui lui cachait le visage.

Le Comte se leva et lui fit un accueil des plus galants, lui proposant fauteuil et boisson. Je pris même la peine, puisqu’aucun cru du coin ne semblait à la hauteur de la dame, de m’enquérir de certaine liqueur d’abricot de Strangleronce septentrionale dont il me semblait avoir vu une bonbonne la veille, et à mon grand plaisir je ne m’étais pas trompé. Voilà qui allait me réveiller : la compagnie d’une charmante dame et d’un alcool fort qui rappelait l’été et réchauffait les membres.

Son air effaré à ma vue me gêna un peu : je n’avais pas dormi depuis deux jours, ma chemise était froissée, mes joues me piquaient et je devais probablement sentir autre chose que le cade de mon eau de toilette habituelle. Je lui ai alors parlé de mes recherches, et nous avons échangé un moment, à propos des raisons pour lesquelles nous étions retenus dans ce patelin maudit. Elle m’expliqua avoir des démêlés avec un fournisseur récalcitrant sur ses délais de livraison, et ne plaisanta qu’à demi-mot sur le fait que ledit fournisseur était « souffrant » et qu’elle lui avait laissé à demeure un de ses serviteurs particulièrement dévoué pour prendre soin de lui. La manière dont elle choisissait ses mots et l’accentuation de certains me fit dresser l’oreille, et me remémora certains des détails sur Elianor que j’avais souhaité oublier hier soir.

Je lui donnais du Ma Dame et de la grandiloquence jusqu’à ce qu’elle m’avoue qu’elle n’était pas d’un rang si élevé que ça, sans me donner néanmoins de précisions. De ses traits de caractère, je relevais la coquetterie et la vanité, mais aussi un sens logique qui me mit bientôt à mal, lorsque nous en sommes venus à parler d’Igorof.

Rien que la mention de cet homme me dresse les poils sur les bras et me fait gronder comme loup. Elle m’interrogea sur la nature de notre relation, et je lui expliquais un peu la raison pour laquelle Elianor et moi étions si remontés la veille, contre les espions d’Igorof. Elle m’énerva prodigieusement quand elle mit le doigt sur quelque chose dont je ne voulais même pas entendre parler, parce que j’en redoutais les implications : Igorof me cherchait, savait où j’étais et quand j’y étais, et se révélait capable de prévoir mes réactions.  

Plus que ça… Zelthana insistait sur la malodorance de l’individu en armes, le malotru d’hier soir, quand soudain le détail de son odeur me revint, plus fort que jamais… l’odeur d’Igorof, qu’il ne portait pas comme la gnome l’avait fait, le simple effluve d’une rencontre passagère, mais qu’il exsudait littéralement… Et soudain, je compris pourquoi l’individu s’était arrêté devant moi, m’avait proposé son aide, et me fixait de ce regard empli de malice alors que je ne l’avais jamais vu.

C’était Igorof, savamment pourvu d’un sort d’illusion.
J’avoue, je ne sais comment j’ai réussi à ne pas entrer dans une colère folle. La fatigue sans doute. L’impudent était venu me narguer sous le nez.

Zelthana osa me prévenir que le mage capable d’un sort d’illusion si parfait qu’il avait brouillé mes sens devait être très puissant. Et que j’avais probablement besoin d’aide pour éviter ses mauvais coups à l’avenir. Je pense que c’est à dessein qu’elle mit le sujet sur le tapis, et elle m’écouta avec attention raconter notre première rencontre, entre Elianor, Igorof et moi, où j’exposais le seul grief possible que je voyais entre Igorof et moi : quand je l’ai ridiculisé en me moquant de lui et en lui envoyant cette piécette pour ses services de bouffon.

Elle avait probablement raison : l’humiliation et le désir de vengeance pouvaient bien être des motifs assez puissants pour pousser cet homme à vouloir me rabaisser et me faire du mal.

J’eus beau lui expliquer que toutes les rencontres avec ce mage n’évoquaient que la médiocrité de son art, et le parangon de ses vices : égoïste, pervers, menteur, pleutre, voleur et sournois, elle s’en tint à sa thèse qu’il fallait que je ne le sous-estime pas et que je le considère réellement comme un ennemi à abattre avant que lui ne le fasse. Je n’en avais rien à faire de cette ordure, tant qu’il ne croisait pas de nouveau ma route : mais lui semblait s’ingénier à m’imposer sa présence, à me provoquer. Que serait la prochaine fois ? Il pourrait me faire sortir de mes gonds et me pousser à la bête, afin que je ruine tout ce qui existe autour de moi et finisse exécuté comme un worgen sauvage. Il pourrait juste ruiner toute ma vie en en apprenant assez pour la détruire. Il pourrait faire preuve de pire, s’il s’avérait qu’il possédait effectivement des pouvoirs magiques importants, dont il ne se serait pas servi le jour de notre altercation à Hurlevent pour telle ou telle sournoise raison.

Zelthana me souffla que face à un tel ennemi, j’avais besoin d’aide.

Aussitôt la méfiance de Valran se réveilla. Pris d’un trop-plein de mystères et d’allusions, je lui relatais en quelques mots ma réluctance à accepter son « aide ».

Tous ces mots et ces attitudes me revinrent en tête : j’avais vu trois fois Elianor, et par trois fois Igorof dans la même soirée et en présence d’Elianor. Elle avait affiché un mépris et une colère souverains contre lui hier, et je ne la crois pas en cheville avec lui, mais la coïncidence reste étrange.

Et puis, son attitude, celle de Zelthana, et les mots qu’elles avaient échangés… tarot, livres de magie noire, le mot même de nécromancie avait flotté dans l’air. Ce masque si glacial, qui cachait une peine si incommensurable qu’il lui était impossible de mettre un mot dessus. La vue du visage chiffonné d’Elianor alors qu’elle venait de pleurer sur mon épaule me revint en éclair à l’esprit, alors que le souvenir de la chaleur de son corps m’éveilla soudain un désir fugace. Zelthana en face de moi affirmait avec hargne que je me trompais sur son compte et celui d’Elianor, et qu’elles ne me voulaient pas de mal, au contraire. A ce qu’il paraît, Elianor m’apprécie. Un émoi d’adolescent me parcourut, mais l’homme fait et fatigué lui mit une claque aussitôt.

J’expliquais à Zelthana que pour ces nombreuses raisons, il était sensé que j’aie du mal à lui accorder ma confiance. Par le Mur, si elle était adepte des Arts Sombres, elle pouvait aussi bien me manipuler pour me livrer à Igorof ! Ou pour quelque sombre dessein où je finirais probablement aussi bien zélé que n’importe lequel de ses autres « serviteurs ».

Après m’avoir copieusement inondé d’arguments visant à prouver ma stupidité profonde et ma paranoïa intense, Zelthana me laissa tout de même réfléchir à la possibilité de recourir à son aide, sans pour autant m’expliquer ce en quoi elle pouvait m’être utile. Elle sembla se lasser de ma présence, ou bien la sienne était réellement requise ailleurs, je ne sais.

Cependant, son départ se fit de la façon la plus courtoise, et je sentais une véritable gentillesse et une inquiétude non feintes dans son attitude. Qu’en penser ? Ce n’est pas avec deux nuits blanches sous la caboche que je saurais le dire.

Faire confiance à Elianor et Zelthana, et affronter Igorof ? Continuer à faire l’autruche en espérant qu’il m’oublie ?
Par le Mur, est-ce que toutes les personnes avec qui j’ai passé du temps depuis mon arrivée à Hurlevent m’ont oublié, moi et mon sacré « potentiel » ?

Flavia, qui me pousse à prendre du pouvoir sur la vie des autres.

Le seigneur Hawthorn, dont la seule présence fait ressurgir toutes les mauvaises énergies de mon enfance.

Le maître d’Ambériane, qui me contacte MOI pour obtenir MES impressions sur un bouquin dont je devine que le contenu important n’est pas celui qui se lit.

Elianor, qui m’enjoint de devenir auteur et non pas acteur de ma vie, autrement dit qui me signale que j’ai le potentiel pour écrire la vie des autres.

Et Zelthana, qui veut que je m’engage dans un bras-de-fer avec un mage dévoyé en usant de moyens probablement peu recommandables.

Heureusement que j’ai aussi rencontré Ulfhir, Elhinor, Flocoline et Arundhati qui m’ont persuadé que la bonté, la pureté et la simplicité existaient dans ce monde.


Elianor… Où se situe-t-elle ? Je me la représente comme une fleur épanouie d’un violet rare et profond, presque noir, comportant en son centre une seule étamine blanche et pure… Quel imbécile je fais. Tomber amoureux d’une femme déconcertante, acerbe et souvent incompréhensible, simplement parce que tu as échangé quelques minutes précieuses de véritable émotion avec elle… C’était comme la voir nue, non pas de corps, mais d’esprit. Tout ça parce que toi, tu t’es mis à nu de la même façon. C’est Valran qu’elle a côtoyé là, le Valran roturier, dramatiste et dépressif de Gilnéas.
J’ai envie de me mettre des claques.


Je dois rentrer à Hurlevent accomplir le reste de cette étude et trouver le moyen de libérer Ambériane.

Je dois réfléchir à toutes les implications de ces récents évènements et décider si oui ou non je pars en guerre contre Igorof. Auquel cas Astuce me tirera probablement une oreille ou deux.

Je dois retrouver le secret de mes origines et enfin parvenir à comprendre qui je suis et comment trouver la sérénité.

Je dois…

...

Je dors.


Dernière édition par Astuce le Ven 4 Déc - 23:12, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Mar 24 Nov - 7:55

Nuit du 20e jour du 11e mois de l’an 35, Cimetière de Colline aux Corbeaux
Récit aveugle en-dehors du Journal


Des lambeaux de brume dérivent lentement, accrochés aux pierres tombales. La végétation rare et grise point entre les pavés disjoints, le long d’une plate-bande mourante. Les ténèbres du crépuscule affadissent les couleurs, brouillent la vision jusqu’à la rendre inopérante. Les contrastes les plus élevés sont les seuls qui demeurent visibles, pierre grise sur terre noire, herbe grise sur bois noir, feuillages gris sur troncs noirs.

Le silence est aussi opaque que l’obscurité. Nul animal qui fuit ou qui gîte, nul prédateur en chasse, nul oiseau bruissant dans les branches.

A part cet infime bruit de pas sur les graviers de l’allée.


Ombre parmi les ombres, noire sur anthracite, une silhouette se détache, avançant prudemment à travers les allées.
Courbée, épaisse, agile cependant. Pas de bruit, pas de gestes brusques. Le reflet fuligineux d’un éclat de lune furtif sur une prunelle jaune. Difficile de la suivre, dans ce dédale de sépulcres mal rangés.

Elle s’arrête, se penche. S’élève alors un bruit de grattements, et l’odeur piquante de la terre trop sèche remuée.
Cela dure, longtemps. Parfois la silhouette se relève et fouille l’ombre du regard, avant de retourner à sa macabre tâche.
Enfin, un crissement retentit. Le bruit de bois qui se brise. L’ombre dégage des morceaux vermoulus, qui se délitent entre ses griffes. Puis fouille encore.

Un grognement de dépit, peut-être d’autre chose.

L’éclat d’un os blanc dans la terre noire attire le regard de la lune. Le renflement d’un crâne, l’arrondi d’une orbite.
L’être se redresse, gémit. Puis se hâte de reboucher le trou, de faire disparaître les traces de son forfait.


Il recommence plus loin, une fois, deux fois. Par deux fois découvre la tombe pleine d’ossements, puis la rebouche sans rien y enlever. Un murmure fantomatique lui parvient, dans la brise légère qui traverse l’espace glacial.
L’être creuse une quatrième tombe, marquée de la statuette d’un angelot. Creuse, creuse.
Creuse encore, de plus en plus fébrile et nerveux.

Les lambeaux de brume se concentrent autour de lui, s’élèvent jusqu’à sa hauteur.



En filigrane apparaissent des visages, parodies de bouches hurlantes silencieuses et d’orbites vides écarquillées. Les écheveaux de brouillard prennent peu à peu consistance, s’ouvrant sur des plaies purulentes et des membres d’une pâleur mortelle.
Griffes nacrées, corps pourrissants sous un voile aux reflets oniriques. Beauté et putréfaction se matérialisent en une banshee guerrière, accompagnée d’une armée d’esprits torturés qui tourbillonnent autour d’elle.

Tout à ses recherches, trop concentré, l’être ne sent que trop tard l’imminence de son péril…

L’esprit hurle, alors que l’ombre se retourne vers elle. Dans un sursaut semblable à une agonie sans cesse revécue, elle se tend et fouaille l’ombre vivante de ses longues griffes, s’enroule autour de lui telle un reptile, lui mord l’épaule, s’agrippant en une étreinte sauvage et avide pour aspirer sa vie, son fluide, l’emporter avec elle de l’autre côté de la chaleur…

Il se débat, se redresse et hurle à la lune. Le loup râle, claque des dents, cherche frénétiquement à se dégager en griffant l’air. Il se jette au sol et se roule, jappant et grognant, avant de mordre l’esprit à la nuque en se tordant de façon douloureuse.

La banshee, ivre de sang et d’énergie vitale, le lâche dans un piaulement modulé agressant les tympans. Et il fuit, bondissant par-dessus les tombes, gémissant et sanguinolent, et il disparaît dans les bois.

Les esprits sifflent, se tordent au sol, repus de sang mais toujours affamés, et s’éparpillent en filaments blanchâtres.
Reste une fosse au pied d’une tombe d’enfant.


Le silence se répand et noie de nouveau les lieux.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Dim 29 Nov - 4:57

22e jour du 11e mois, an 35

Après cette folle expédition, je dus faire appel aux services de la guilde, une fois de plus, et je me suis demandé l’espace d’un instant si Astuce n’allait pas finir par me présenter une ardoise.
Enfin, cette crainte était vaine… puisque c’est elle-même qui m’attendait dans ma chambre à Sombre-Comté.

Je suis rentré en pleine nuit, épuisé, sur une haridelle que j’avais louée à Colline puisque mon bai n’a jamais vraiment accepté de sentir le sang ou la bête en moi. Avec le recul, je me demande pourquoi je n’ai pas encore changé de monture.

Les soins que la prêtresse gilnéenne de Colline avait accepté de me dispenser n’étaient que du provisoire, et encore l’avait-elle fait en reniflant. Je pense que devoir soigner un worgen qui n’était pas de son enclave, et qui de plus avait eu la bêtise d’aller se balader seul dans le cimetière pour je ne sais quelle lubie puante, était au-dessus de son intégrité. Je ne lui en veux pas : après tout, c’était réellement stupide de ma part de me lancer dans cette expédition. Je crois que le fait de ne pas savoir d’où je viens, et d’en avoir peut-être les éléments dans mon carnet, c’est en train de me faire oublier toute prudence. La fatigue, la tension nerveuse aidant, je fais n’importe quoi ces temps-ci.

Mon chef ne n’a pas détrompé, et la première chose que j’aie vu chez elle, avant la compassion de me sentir au bout du rouleau, était une colère bien mal cachée.

Assise sur l’appui de la fenêtre, une jambe pendant dans le vide, elle contemplait l’indigo sépulcral de la forêt omniprésente. Bras croisés, elle me jeta un regard peu amène tandis que sans surprise je titubais jusqu’à un fauteuil où je m’affalais, buvant coup sur coup trois gobelets au pichet d’eau posé sur la table.
J’avais senti son odeur dès mon entrée dans la chambre, mais sa tenue m’éberlua quand même. Au lieu de son vieux cuir fleurant le tabac froid et le métal, elle arborait une tenue ornementée, plus près du corps, dans les tons de noir et rouge, impeccable comme si elle l’avait sortie du placard le matin même. Elle avait quitté sa paire de lunettes technognomique, une monstruosité épaisse de mécanismes et de rouages qui changeait d’aspect à chaque fois que je la voyais, et ôté sa cape et ses gants sur ma table. Elle semblait plus nette que d’habitude, propre et sobre, et sans savoir pourquoi cela me glaça davantage que si elle m’avait hurlé dessus de prime abord.

Après m’avoir laissé ahaner comme un imbécile pour décharger mes sacs, ma cape et mes bottes, elle condescendit à s’approcher de moi, posément, et me tordit l’oreille entre deux doigts.

- Aïe !

- T’avais qu’à pas faire l’imbécile.


Je haussais les épaules et écartait sa main d’une tape. Elle s’appuya à la table, devant moi, et recroisa les bras en me toisant de haut.

- Je t’ai demandé de faire profil bas, de te constituer une couverture de richard oisif inoffensif, et j’apprends que tu t’es déjà fait repérer plusieurs fois sous ta véritable forme ? Et de plus, que tu as failli provoquer un esclandre dans Hurlevent ? Sans compter les missions que tu acceptes sans m’en informer ? Et aujourd’hui, je te découvre blessé, à des kilomètres d’Hurlevent, et aussi téméraire et stupide que quand tu sortais du FLG. Me serais-je trompée sur toi ?


Je grattais ma blessure à l’épaule qui me démangeait sous le pansement de fortune. J’avais effectivement bien oublié tous les buts qu’elle m’avait demandé d’atteindre, parce qu’il s’agissait d’objectifs à long terme. Depuis mon retour à la civilisation, je m’étais laissé griser par les rencontres, emporter par ma liberté et la prodigalité de mes moyens, et j’avais suivi la route qui me menait à la maîtrise de mon identité. Astuce ne pouvait pas comprendre : elle portait tant de masques depuis si longtemps que je doutais qu’elle possède encore une identité propre.

Je grognais sourdement, en proie à la mauvaise foi.

- Les ennuis sont venus me chercher tout seuls. Igorof…

- Igorof est un enfoiré, tu as déjà eu affaire à lui, et tu sais qu’il n’y a rien à en attendre de bon. Laisse le dans sa merde et occulte sa présence, tu as rempli ta part du marché et je te décharge de cette responsabilité.


Les paroles de Zelthana me revinrent en mémoire, et je secouais la tête.

- Il me veut, Astuce. Il veut me ruiner et probablement toi aussi. Il veut que je craque, que je le tue et ce faisant, que je me perde tout à fait dans la sauvagerie de mon sang. Il n’arrête pas de me provoquer, on dirait qu’il me suit à la trace.

Elle leva un doigt et l’appuya sur mon épaule. Je réussis de justesse à ne pas gémir.

- Et ça, c’est Igorof qui te l’a fait, hein ?

- Non, mais…

- Tu crois que je vais tout mettre sur le dos de cette enflure ? Tu t’es délibérément mis en danger et tu as choisi d’accepter la mission qui t’a mené ici. C’est pas Igorof qui t’a forcé la main.


Je sourcillais à ces paroles. Astuce s’était coupée : elle croyait que j’étais à Sombre-Comté pour la mission en question. C’est là, je pense, que j’ai compris qu’elle me surveillait à travers les différents émissaires de la guilde qui m’offraient leurs services : la mage qui gérait mes transports, la prêtresse qui s’occupait de mon équipement… Pourquoi ne m’avait-elle pas simplement demandé de lui adresser mes rapports ? Encore une foutue manie de conspiratrice, de croiser plusieurs sources à la fois ?

Je soupirais, très loin de l’envie de faire amende honorable.

- Oui, et bien le personnage du Comte n’aurait pas agi autrement. Il aurait aussi accepté cette mission, par curiosité et goût du danger, et il aurait aussi…


Et là, je cherchais désespérément une autre de mes actions que le personnage du Comte, si je m’y étais tenu, aurait accompli de la même manière… et je n’en trouvais point. L’aspect romanesque de la mission du livre, de la messagère battue et de la bague mystérieuse, oui, mais…

Mais depuis une semaine, toutes mes actions étaient celles de ce bon vieux Valran. Les recherches généalogiques. La colère face à Igorof. Le contrôle de soi que j’avais perdu ou failli perdre si facilement. Mes discussions avec Zelthana, et Elianor…

Astuce soupira, et m’ébouriffa les cheveux d’une main.

- Toujours aussi impulsif, hein ? Tu te laisses mener par tes désirs, tu vis dans l’instant et quand tu mords, tu réfléchis après… Tu as besoin qu’on te tempère.

Elle tira son sac à elle et en sortit plusieurs rouleaux de bandages, des fioles et un paquet d’herbes odorant. Réticent, je la laissais m’aider à retirer ma chemise et les pansements de fortune et contempler l’étendue du désastre, que je sentais brûlant à travers l’air froid qui venait de la fenêtre ouverte. L’odeur du pus parvint à faire tanguer mon estomac pourtant vide.

Elle siffla, et se mit au travail sans attendre. Les blessures n’étaient pas profondes, mais elles s’étaient bien infectées, surtout celle à l’épaule où la… chose… avait planté ses dents. Les griffes avaient balafré mon dos dans la longueur, et s’étaient enfoncées dans mes bras quand mon assaillante funeste avait tenté de m’immobiliser sous sa morsure. Rien qui ne guérirait pas, peut-être même sans laisser de traces, mais la purulence reviendrait probablement à la charge. Foutus morts-vivants.

Son air réprobateur m’annonçait que la dispute n’était pas finie. Ses mains rudes nettoyèrent les plaies, les oignirent et les pansèrent sans prévenance ni douceur. Je grelottais quand elle en eut fini et attrapais ma cape pour m’en couvrir.

En grommelant, elle me l’ôta et m’apporta une couverture propre et sèche du lit, puis ferma la fenêtre et attisa le feu mourant dans la cheminée. Puis elle se posa en tailleur sur la table, près de moi, et commença à se rouler un de ses infâmes cigares sans plus de cérémonie.

- Bon, maintenant tu me racontes ce qui t’arrive et on voit comment on peut gérer ça.

Comment le lui cacher ? Et pourquoi ? Si j’étais capable de faire confiance à Elianor, ou Zelthana, pourquoi voudrais-je cacher des choses pareilles à mon amie ?

La vergogne, sans doute, de devoir avouer à quel point la recherche de mes origines était devenue une obsession, à quel point la noirceur qui s’agitait en moi était sollicitée ces temps-ci, devenant perceptible à tant de mes nouvelles relations…


Je m’exécutais, pourtant. Sans hâte, sans passion. Elle m’écouta sans sourire, sans mépris ni colère. Un brin d’agacement, peut-être, perceptible dans la façon dont elle tirait sur son vilain mégot. Qu’elle envoya d’une pichenette dans la cheminée, et qui fut suivi de deux de ses semblables avant que mon histoire ne soit achevée.

Elle se passa la main sur la figure quand j’eus fini, ses oreilles s’orientant vers le bas.

- Je me demande comment on va faire pour te sortir de ce pétrin.

Elle joignit ses doigts fins, le regardant sans vraiment les voir. L’atmosphère de la chambre était devenue plus agréable, la chaleur s’était installée ainsi que l’odeur persistante de l’onguent. Crevé et affamé, je somnolais plus ou moins, le regard fixé sur les flammes.

- Déjà, il va falloir s’occuper d’Igorof.

Je grondais sourdement, mes poings se crispant au souvenir des insultes qu’il m’avait lancées. Astuce leva un doigt et me tapota le nez avec, comme pour calmer un méchant chien.

- Celui-là, tu me laisses m’en occuper. Tu es trop vulnérable à ses insultes, et s’il cherche à te provoquer comme tu le penses c’est qu’il a une bonne raison. Mieux vaut ne pas lui donner de grain à moudre.

Je baissais la tête, résigné. Le type était une anguille, il apparaissait et disparaissait aussi soudainement qu’une flamme de chandelle. Astuce m’avait chargé de lui mettre une correction à l’occasion, pour le remettre dans le droit chemin après ce qu’il avait fait subir à Flocoline, mais apparemment elle avait décidé de s’en débarrasser une bonne fois pour toutes… et décidé aussi que son sang serait moins visible sur ses mains à elle que sur les miennes.
Une fois de plus, j’entrevis l’échiquier qu’elle avait en tête, et m’interrogeais sur l’importance de la pièce que je représentais.

Elle se leva et commença à arpenter la salle comme un loup en cage. Je l’observais sous mes paupières lourdes, bâillant à m’en décrocher la mâchoire.

- Et pour tes recherches persos, je suis désolée, mais il va falloir que tu la mettes en sourdine. Ou alors, que tu fasses appel à des personnes plus expérimentées que toi pour certains aspects de l’enquête. Je veux pas te voir finir en merde de monstre ou en festin d’âme pour mort-vivant en goguette.

- Charmant.

- Je parle aussi de cette étude bizarre, là, commanditée par ce type dans l’ombre qui frappe ses sbires et te connaît un peu trop bien à mon goût. Tu comptes y donner suite ? C’est l’adrénaline qui t’intéresse, dans le jeu, ou y-a-t-il une autre raison ?


J’y songeais à nouveau, et ma résolution n’avait pas changé. Je revis le visage marqué d’Ambériane, et jetais un œil à mon veston où la bague voisinait avec mon lorgnon.

- Je suis curieux, oui, et tout ce mystère est très attirant. Et la messagère m’a tellement fait de peine que je souhaiterais la sortir de sa galère. Et s’il s’avère que c’est bien à moi que ledit maître en veut, le meilleur moyen d’en savoir plus est sans doute de suivre ses directives, non ?

- Sûrement, mais pas sans être accompagné. Je n’ai guère confiance en tous les protagonistes de ton récit, mis à part peut-être le nain et l’elfe. Promets-moi que tu ne feras rien de stupide sans me demander d’abord.


Surpris, je m’obligeais à la regarder mieux. Je m’attendais à la voir vitupérer et m’interdire formellement de poursuivre toute recherche à ce sujet. Elle paraissait tracassée, et rangeait machinalement ses affaires.

- Tu veux dire que tu m’autorises à continuer dans cette voie ?

- Comment puis-je te l’interdire ? Tu n’es plus un gamin, et tu n’es plus à ma charge directe. Je voudrais te protéger et en même temps me servir de tes aptitudes. C’est pas très compatible.


Elle soupira et se pencha sur moi, écartant une mèche de cheveux poisseuse sur mon front.

- Peut-être que tu découvriras vraiment ce que tu cherches, en accomplissant cette mission. Peut-être qu’elle t’aidera à t’affûter, et à combattre ce mal-être qui te bouffe. Mais je t’en conjure, essaie de ne pas t’y lancer tête devant. Réfléchis, fais-toi aider par des gens de confiance, ne cours pas à l’abattoir tout seul. Appelles-moi, s’il faut. J’ai pas très envie de te perdre.

Venant d’elle, c’était une déclaration énorme. Sans réfléchir, j’ai attrapé sa main et l’ai embrassée. Elle voulut s’écarter, mais se ravisa et m’ébouriffa de nouveau les cheveux d’une main.

En riant, elle a fini de remplir son sac et m’a désigné le lit dans le coin.

- Bon, maintenant, tu vas pioncer et prendre deux jours pour te requinquer. Viande, légumes cuits, évites le lait et les pâtisseries. Tu te passes de l’onguent deux fois par jour et je t’interdis de négliger ton hygiène. Ces saloperies de morsures s’infectent à répétition tant qu’elles ne sont pas complètement cicatrisées.

- Oui chef !


Je m’exécutais comme un gamin, et elle me borda avec l’humour caustique qui la caractérisait habituellement, me chambrant sur mes poils et la faiblesse de mes aptitudes mentales de mâle, avant de passer la fenêtre d’un geste souple et de me laisser sombrer dans un sommeil sûrement induit par ses produits, profond et sans rêves.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Dim 29 Nov - 13:01

28e jour du 11e mois, an 35

Encore une soirée sous le signe d’Igorof, ce truand, cet escroc servile sans foi ni loi.

Cette dernière semaine s’est passée dans une sorte de brouillard irréel, où la douleur engourdissait toutes mes perceptions. Malgré les médications d’Astuce, ou peut-être à cause d’elles, je n’ai pas réussi à m’extraire de l’auberge avant trois jours de repos complet avec repas roboratifs. La serveuse qui m’apportait mes plats se montrait déterminée à ce que je reprenne des forces, et je dus lui montrer de façon magistrale le quatrième jour que j’étais suffisamment en possession de mes moyens pour décider de ma vie tout seul. Je dois avouer que ce fut fort agréable.

J’eus beau me hâter pour revenir à la capitale, cela prit plusieurs jours que je passais à ronger mon frein en réfléchissant à toutes ces nouvelles données. J’évitais de faire appel aux services de la guilde pour le voyage, après tout, si j’étais un si grand garçon que le pensait Astuce, elle n’avait pas besoin de contrôler mes faits et gestes en interrogeant ses sbires.

J’ai mis un moment à réintégrer mes pénates, déménageant mes affaires de la Rose Dorée à une auberge moins connue du quartier des Mages. Je n’avais pas envie, présentement, que tout le monde puisse toquer à ma porte. Je préviendrais uniquement Ulfhir de mon changement d’adresse, et peut-être Elianor.

C’est en reprenant la route du centre-ville que j’ai alors repéré cette odeur familière. Mais pas seulement. Diffuse, différente… féminine. L’odeur d’Igorof.

Immédiatement en chasse, je repérais la personne dont elle était issue, et en demeurais abasourdi. Une jeune femme, classique, tout ce qu’il y a de plus juvénile et charmant, en train de livre un livre à une terrasse.

Le monstre m’ayant déjà démontré la puissance de ses sorts d’illusions, je tergiversais quelque peu à l’aborder, respirant cette odeur pour me persuader qu’il ne s’agissait pas encore d’une ruse étrange de cette enflure. La dernière soirée à Sombre-Comté m’avait rendu plus prudent. J’aurais peut-être dû l’être moins.

Il s’agissait d’une odeur corporelle proche, mais propre à elle. La puanteur de l’escroc n’était pas si soutenue dans ce parfum. Alors, curieux, j’abordais la jeune femme sur le sujet du livre qu’elle lisait, une romance à l’eau de rose, s’appelant « Promenade au clair de lune », sur laquelle je brodais en arguant de mes recherches littéraires, cherchant à attirer l’attention de la jeune femme et à percer son mystère.
De prime abord méfiante, un peu ennuyée comme peut l’être toute jolie femme souvent abordée par des rustres aux intentions frivoles, elle réagit immédiatement quand la discussion me donna l’occasion de placer le nom d’Igorof dans la discussion…
La suite de ses paroles me permit de comprendre qu’il s’agissait de la sœur d’Igorof ! Elle-même avait l’air de ne pas apprécier son frère, et je sentis qu’il y avait là possibilité d’apprendre les faiblesses de l’ennemi, de me faire un allié de plus… en admettant qu’il ne s’agisse pas d’une ruse supplémentaire…

Et c’est alors que la discussion tourna court, quand je fus abordée par une femme d’armes arborant le tabard de Gilnéas, qui m’enjoignit en termes polis et froids… de l’accompagner au poste.

Laissant là la sœur de mon ennemi avec réticence, je gravais son visage dans mon esprit et suivit la sergente, puisqu’elle s’était présentée ainsi, jusqu’au poste qu’elle occupait où plusieurs gardes fourmillaient entre les bureaux et les piles de paperasses.
Sur le trajet, j’avais eu le temps de m’interroger sur tout ce qui me valait cette invitation impromptue, qu’elle précisa relever du témoignage plutôt que de l’inculpation, Lune merci. Je me voyais mal expliquer la profanation de tombes ou la perfidie d’Igorof qui m’aurait poussé à le violenter en pleine rue, transformé en Worgen.

Austère, elle m’installa derrière un bureau, m’offrit une piquette aigre que je troquais contre de l’eau, et m’annonça sans plus de cérémonie qu’elle souhaitait mon témoignage en ce qui concernait le meurtre de Dame Ambériane de Castelroc.

Le choc… je revis ce petit visage maladif, cette silhouette pleine mais fragile, cet hématome sur son épaule et les regards apeurés qu’elle échangeait avec les ombres. Je m’étais dit que je résoudrais ce problème pour elle… Pour la sortir de là… et voilà, c’était de belles paroles, sans rien de concret, et pendant que je baguenaudais pour des histoires qui pouvaient attendre, elle était morte. Si je n’avais été blessé, et fatigué, peut-être aurais-je su garder une contenance correcte. Mais la nouvelle m’abattit bien plus durement que je ne le pensais.

Je me focalisais sur cette douleur, pour éviter le reste. J’éludais la mission qu’elle m’avait confiée, les objets en ma possession et les maigres paroles échangées à propos du Maître, comme elle l’appelait. Comme le Comte l’aurait fait, je parlais de mes amourettes, j’évoquais ses blessures et sa terreur latente, et aussi le fait que j’avais voulu l’aider mais qu’elle n’avait pas accepté.

C’est sur ces entrefaites, et de manière totalement impromptue, que se pointa Flocoline dans le bureau. Cela faisait quelques minutes qu’elle mettait un chambard monstrueux dans le poste, et je l’avais vue du coin de l’œil, mais je n’imaginais pas sa présence ici, et je fus éberlué quand le sergent la fit venir dans son bureau, probablement pour qu’elle se calme… ou pour tirer plus d’enseignements de notre confrontation.

Cette petite dinde manqua me faire crucifier deux ou trois fois, se coupant dans ses paroles et déballant des choses qu’elle n’aurait jamais dû savoir, des racontars qu’elle avait établies à partir de rumeurs. La femme d’armes notait tout, évidemment. J’arrivais à sous-entendre que Flocoline était quelqu’un de simple, un peu « innocent » si vous voyez ce que je veux dire… mais elle cita le nom d’Igorof et manifestement, ça a suffi pour attirer l’attention de la sergente sur nos cas.

Il me fallut donc me dépatouiller de cette fâcheuse intervention, en expliquant à la femme d’armes quelle était la nature de mes relations avec Igorof, et je m’en servis pour dépeindre un Comte plein d’honneur et galant qui aidait les damoiselles à se tirer de mauvais pas avec des escrocs sournois et malhonnêtes.

Je ne m’en débrouillais pas trop mal, tout compte fait : étudiant tout ce que je lui avais dit, je fus assez content de remarquer que je n’avais fait qu’éluder ou omettre, et que je n’avais pas menti sciemment. Elle ne s’empêcha pas de faire quelques remarques sur mon personnage trop rutilant, et d’insister sur mes relations avec Ambériane dont la mort il est vrai m’a profondément choqué. Elle m’a délivré des détails sur le dossier, ainsi que le numéro de la tombe où elle fut enterrée à Hurlevent.

Au fur et à mesure que la nuit avançait, cette femme qui avait l’air si fatiguée et vieillie prématurément par les affaires semblait prendre de la couleur, et changer de personnalité, s’affirmant jusqu’au bout des ongles. Son regard aussi changea, et je fus surpris à ma mention de la Lune de la voir sourire. C’est là que je compris, captant un éclair d’ambre dans son regard, qu’elle était maudite également, et qu’elle avait bien compris que j’étais maudit.

Cela me fut utile par la suite, quand une bouffée de puanteur me fit soudain prendre conscience e la présence d’un individu geignard qui appelait pour déposer plainte, à l’entrée du poste. Je me retournais et dévisageais un individu totalement inconnu de visage, de poil et de vêture, qui soudain ouvrit de grands yeux et me désigna du doigt, apparemment terrifié :

- C’est lui ! C’est lui qui l’a tuée ! Il a dévoré son corps !

Soit un de ses sbires, soit lui sous l’emprise d’un sort d’illusion. Je ne pouvais en être certain, mon odorat m’avait déjà joué des tours. La colère enfla, sournoise et brûlante. Je me forçais à reprendre contenance, pensant aux paroles d’Astuce et à mon serment de ne pas foncer tête baissée dans les ennuis.

Ce fut la seule chose qui m’empêcha de partir au quart de tour mettre une correction à cet abruti, peu importe le nombre de gardes alentours. La sergente nota mon revirement d’humeur, et me raccompagna à l’extérieur, où je pus la mettre en garde contre l’individu sans oreille indiscrète à proximité. Je l’assurai de ma collaboration, et nous nous quittâmes en termes assez bons, bien que j’imagine devoir faire l’objet d’une surveillance rapprochée maintenant.

Qu’importe… Lâchant libre cours à ma colère avant qu’elle ne me détruise, je choisis de m’enfuir dans les bois moins dangereux d’Elwynn et passait un certain temps à me défaire des émotions trop violentes de cette soirée avant de rentrer me coucher dans ma nouvelle auberge.
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MessageSujet: Re: Le Journal du Comte   Dim 29 Nov - 13:02

29e jour du 11e mois, an 35

J’ai passé une nuit atroce.

J’ai rêvé de nouveau de cette créature, dans le cimetière, sauf que son visage était celui d’Ambériane… Qui me frappait, et m’insultait, et m’ordonnait de la venger puisque je n’avais pas su la sauver… Encore une nuit sans sommeil, puisque je me réveillais en sueur au petit matin et que sortir marcher a été la seule échappatoire à mes tourments.

J’en profitais pour passer en revue tout ce que j’avais glané au cours des derniers jours :

- A Sombre-Comté, pas grand-chose. Mais mon ami Sidi avec qui j’ai échangé sur les bouquins présents dans la ville m’a fourni un autre début de piste prometteur : il a un collègue à l’Université d’Hurlevent, un certain Archibald Sandoval, qui étudie les légendes des royaumes du Nord pour se faire péter la cerise, et le nom de La Belle Ellie est passé dans leur échange épistolaire. Drôlement serviable, Sidi m’a fait une lettre de recommandations pour son collègue, que j’irais donc voir dès mon retour. Ça me donne une deuxième entrée à L’Université, qui décidément semble se situer au cœur du mystère. Il faut vraiment que j’aille y faire un tour, ne serait-ce que pour parfaire mes recherches tout en restant dans le cadre d’actions suffisamment anodines pour endormir la très probable surveillance de la garde dont je vais faire l’objet à présent.

- J’ai fait étudier l’incunable par Nawak, enfin, la sorte de mage-apothicaire étrange dont s’encombre la guilde pour ses services multiples qui finissent toujours par sentir la feuillerêve à plein nez. Elle me met mal à l’aise, sûrement parce qu’elle garde sa forme worgen en toutes circonstances et ne semble pas le vivre plus mal que ça.

Elle a collé son nez sur le bouquin, en a reniflé les pages, les a tâtées, étudiées, puis en a lu quelques-unes en gloussant. Elle ne s’est pas trop attardée sur les enluminures, mais a remarqué une magie diffuse sur ce livre, non-active. Pour lui arracher des renseignements précis, c’est la croix et la bannière : tout ce qu’elle a accepté de me dire c’est que la lecture de ces pages l’apaisait, comme si une magie légèrement anesthésiante et euphorisante imprégnait l’encre. Je devrais la croire au vu de son expérience magique mais vu son état en permanence perché au-delà de toute sobriété, je me demande si elle n’a pas un peu rêvé l’effet décrit.
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